La bibliothèque hédoniste

Treize années d’édition consacrées à publier des textes de philosophie, de critique littéraire, d’esthétique, de poésie, imprimés à l’encre bleu marine sur papier filigrané, non rogné, avec le souci de mettre en consonance le fond et la forme...

(Version imprimable du 05/07/2007 10:18)

Le bonheur

Chant premier

ARGUMENT.
Le poète cherche dans quel état et dans quelle sorte de biens la Nature a placé le bonheur. Il interroge la Sagesse, qui lui montre les avantages et les inconvénients de ce que l'homme appelle des biens. D'abord les plaisirs de l'amour : ils rendent l'homme heureux pendant quelques moments : mais le dégoût et l'ennui les suivent ; et ceux qui se sont aban-donnés à ces plaisirs se trouvent, dans un âge avancé, sans ressource pour le bonheur. La Sagesse lui montre les plaisirs et les troubles de l'ambition, ses ravages et ses crimes. Le poète conclut que si les grandeurs sont une source de plaisir, elles donnent encore moins le bonheur que les voluptés des sens.



Plongé dans les ennuis, l'homme, disois-je un jour,
Est-il donc au malheur condamné sans retour ?
Quels vents impétueux, ô puissante Sagesse,
De l’île du Bonheur me repoussent sans cesse !
Que d'écueils menaçants en défendent les bords !
Ô si tous les mortels, jetés loin de ses ports,
Errent au gré des vents et sans mâts et sans voiles,
Si leur vaisseau perdu méconnoit les étoiles,
Viens me servir de guide. Eh ! que puis-je sans toi ?
J'ai cherché le bonheur ; il a fui loin de moi.
Séduit par une longue et trop vaine espérance,
J'erre dans les détours d'un labyrinthe immense.
Est-ce dans les plaisirs, est-ce dans la grandeur,
Que l'homme doit poursuivre et trouver le bonheur ?
Sagesse, c'est à toi de résoudre mes doutes :
De la félicité tu peux m'ouvrir les routes.
Je dis ; un doux sommeil appesantit mes yeux,
Et, descendu soudain de la voûte des cieux,
Un songe bienfaiteur, dans l'azur d'une nue,
Présente à mes regards la Sagesse ingénue.
Simple dans ses discours, aimable en son accueil,
Elle n'affecte point un pédantesque orgueil ;
D'une fausse vertu dédaignant l'imposture,
Elle-même applaudit aux leçons d'Épicure ;
Indulgente aux humains, de sa paisible cour
Elle n'écarte point et les Jeux et l'Amour.
Mortel, je viens, dit-elle, appaiser tes alarmes,
De tes humides yeux je viens sécher les larmes,
T'apprendre qu'au hasard tu diriges tes pas,
Et cherches le bonheur où le bonheur n'est pas.
Je me trouve à ces mots au centre d'un bocage.
Une onde vive et pure en rafraîchit l'ombrage ;
Sous un berceau de myrte est un trône de fleurs
Dont l'art a nuancé les brillantes couleurs.
Là du chant des oiseaux mon oreille est charmée ;
Là d'arbustes fleuris la terre est parfumée
Leurs esprits odorants, leur ombre, leur fraîcheur,
Tout invite à l'amour et mes sens et mon cœur :
Dans ces lieux enchantés tout respire l'ivresse.

ISBN:2-84186-342-5

Auteur:Helvétius

$Prix: 20.00

Complément d~~auteur:Présentation de Michel Onfray

Situation:nouveauté
octobre2006

Description:1 volume relié integra de 128 pages imprimé sur papier vergé

Présentation:Des premiers vers — dont Le bonheur – au livre posthume, dans son œuvre et dans sa vie, Helvétius vit en hédoniste et en sage. Généreux, doux, bon, partageur, affable, passionné de justice, soucieux du plus grand bonheur du plus grand nombre, militant de l’intérêt général, défenseur d’une religion civique, attentif à créer son plaisir en même temps que celui des autres, psychologue lucide, promoteur d’une « science de l’éducation » à même de réaliser son réformisme radical, il veut passionnément le bonheur pour tous. On comprend que pareil philosophe concentre la haine de tous les pisse-froid, innombrables dans l’Église, l’État, l’Université et… la vie quotidienne. D’où l’urgence de lire ou relire cette quintessence versifiée de sa pensée intempestive.
Michel Onfray

Le bonheurLe bonheur

Déontologie

Le lecteur de Déontologie s’imagine sans doute qu’il connaît, dans ses grandes lignes, la thèse que ce livre va défendre : y serait fondée « l’arithmétique des plaisirs » ; plus exactement la vie morale consisterait dans la recherche du maximum de jouissance, accompagnée de l’éloignement des peines, un ensemble qui chercherait à satisfaire aussi bien l’individu que le groupe auquel il appartient (le bonheur du plus grand nombre). Le philosophe devait toutefois avantager l’individu, plus que le groupe. Pourquoi ? Parce que le plaisir, pour être apprécié, doit être éprouvé. « Il est de la plus haute importance de ne jamais perdre de vue ce fait fondamental que le sentiment social doit inévitablement se subordonner au sentiment personnel » (Déontologie, p. 374).
N’en doutons pas : Bentham crée une nouvelle science de la morale (une Déontologie, la science qui nous aidera à fixer notre conduite) dans le sillage de Bacon, Locke et Hume, mais surtout il ouvre la voie à l’expérimental, chassant avec violence les abstractions que nul ne peut jauger ou mesurer (parfois même la morale donne dans le pur tautologique : il faut parce qu’il faut), alors que Bentham entend ne pas se payer de mots et s’assurer de la plus grande somme de jouissances, pour lui et pour le groupe dans lequel il est inséré (la famille, l’atelier, etc.)
L’erreur des Théologiens et des philosophes vient de ce qu’ils ne connaissent, avec leur morale, que des ordres d’asservissement ou de soumission : non seulement leur prétendu Souverain Bien équivaut à un principe vide, mais il culpabilise aussi le malheureux qui s’y rattache. Il ne parvient jamais à l’égaler ou à s’en inspirer assez, puisque, sans contenu, il ne recommande rien et laisse désemparé. La justice – cette vertu qu’Aristote a mise au pinacle –, nous trompe aussi ; il faut moins en entonner l’éloge que nous préciser ce qui est juste. Mais la morale donne seulement dans des généralités creuses. Aussi Bentham n’hésite pas : il brise ces faux principes dont nous ne pouvons rien tirer (le droit naturel, la nature, l’équilibre, la raison, la vérité, etc.). « Les Socrate et Platon n’ont débité que des absurdités, sous prétexte d’enseigner la sagesse et la morale. Leur morale à eux consistait en paroles. » (Id., p. 97).
Quant aux ecclésiastiques – du moins la plupart d’entre eux – ils sont enfermés dans une aporie : d’un coté, ils condamnent le plaisir, mais, d’un autre côté, ils doivent reconnaître que c’est Dieu lui-même qui l’a mis au cœur de la création : « Prouver que le souverain Être a prohibé le plaisir, ce serait accuser, nier et condamner sa bonté, ce serait mettre notre expérience en opposition avec sa bienveillance » (Id., p. 147)
Avec Bentham, la morale prend un tout autre chemin : elle devient une science, celle qui réussit à mesurer et donc à pouvoir prescrire la maximalité de vie (à l’opposé de ce que prône l’ascétisme moral), évitant les souffrances et procurant aux néophytes de légitimes satisfactions, – à eux et à ceux qui les entourent ; Bentham ne manque pas de coupler la qualité (le bonheur) avec la quantité (le plus possible, le plus grand nombre), dans le respect des lois qui assurent la bonne marche de la société.
Les doctrines empiristes se sont souciées de la connaissance, de l’origine des idées mais elles n’auraient pas vraiment prise en compte la moralité ; elles se sont arrêtées, sinon enlisées à mi-chemin. Bentham vise à prolonger le mouvement ; il en appelle donc à l’expérience et même au calcul, puisque la morale équivaut à la maximalité du bonheur.

*

Mais le livre de Bentham – Déontologie – ne se borne pas, loin de là, à ce que nous venons de rappeler. Ne le réduisons pas à sa caricature !
Déjà, le seul mot d’« arithmétique » le dessert, mais Bentham le reconnaît comme trop fort (excessif) ; il a d’ailleurs entouré sa méthode évaluative de nombreuses nuances : « Certains lecteurs pourront croire que nous avons atteint la certitude mathématique… Cette certitude, nous ne l’avons pas obtenue, et nous ne l’affectons pas. Ce ne sont pas des expressions mathématiques qui peuvent imprimer une certitude mathématique aux faits que nous avons dû mettre en avant ». (Id., p. 500). Et nous devons d’autant mieux admettre cette sorte de repentir benthamien que le philosophe a toujours mis en garde contre le danger inhérent aux mots. Quels que soient ceux qu’on utilise (son ouvrage, Théorie des Fictions l’a souligné), il faudra s’en méfier ; tous déroutent ; tôt ou tard, il faudra les remplacer par de plus adéquats.
Bentham n’a pas caché, au contraire, les difficultés rencontrées dans l’application de sa méthode ; en effet, le plaisir s’évalue à travers de nombreux paramètres qui en permettent l’approche et l’importance – l’intensité, la durée, le nombre de ceux qui en bénéficient, la pureté, la certitude, etc. Mais, déjà, que faut-il préférer entre une faible jouissance mais immédiate, donc sûre et une plus intense mais à échéance, un brin hypothétique ? Tout se complique encore du fait que des plaisirs supposent des peines antérieures (souffrir un peu avant de jouir) et, inversement, un avantage réel sera parfois suivi d’une douleur qui diminuera le poids de ce qui nous aura satisfait. Les comptes ne manquent pas de se complexifier.
Sans en appeler à cette pluralité des mélanges, nous éprouverons des difficultés dans l’estimation d’un seul plaisir ; est-ce que, par exemple, l’évocation d’un souvenir pourra nous donner satisfaction ? Entrera-t-elle dans notre subtile comptabilité ? D’un coté, ce qui a eu lieu ne peut que susciter de la mélancolie ; toutefois se rappeler un moment douloureux auquel nous avons échappé nous vaut de la joie ; nous commençons par entrer dans du non-mesurable ; d’ailleurs les esprits sont si diversement constitués qu’il n’est pas possible d’en tirer une doctrine. Il n’empêche, ce qui est passé est passé et nous en sommes à jamais privés ; nous ne pouvons qu’en exagérer la perte. Si cependant nous devons la subir du fait de notre maladresse, nous gagnerons à la « présentifier » parce que nous empêcherons sa répétition (cet échec nous servira de leçon) ; si le malheur ne renvoie pas à une erreur de notre part, renonçons à l’évoquer, nous l’aggraverons inutilement.
Partout Bentham oscille ; nous savons déjà que le mot d’« arithmétique » renvoie trop à un impossible calcul, et alors que chacun mesure à sa façon, les susceptibles amplifient la nuisance. Les situations les plus diverses s’achèvent par des décisions incertaines (la prudence veillera à leur opportunité). Nous l’avons déjà mentionné : tantôt la conduite de deuil (on se souvient d’un passé malheureux) nous aide à endosser le mortuaire en vue d’un apaisement, tantôt ce même rappel compromet notre sérénité et il faudra se consacrer à l’oubli. Le Benthamisme moral frappe par sa flexibilité.
Il n’en a pas moins jeté les bases d’une morale franchement révolutionnaire (non dogmatique). Il a eu recours à deux procédures évaluatives : la prudence et la bienveillance, à la fois leur côté positif et le négatif. Grâce à elles nous réussirons mieux à régler notre conduite qu’à tenter l’arithmétisation des plaisirs et des peines. Que signifie la prudence personnelle et l’extra-personnelle ? Celle-là se borne au seul individu, à ce qu’il éprouve mais celle-ci veut qu’une grande partie des plaisirs soit « subordonnée à la volonté des autres et il nous est impossible de négliger le bonheur des autres sans risquer le nôtre » (Id., p. 379). De même, la bienveillance négative signifie que nous gagnons à éviter le mal à autrui, sinon nous ébréchons notre propre sérénité. Par cette même bienveillance positive, nous contribuons directement au bonheur de nos semblables. Mais Bentham ne se contente pas de fixer le cadre à l’intérieur duquel nous devons évoluer et évaluer, il multiplie les moyens de réussir notre morale déontique ; il multiplie l’évocation des situations à la limite du démêlable ; il nous donne de judicieux conseils : par exemple, pour se soustraire à un souvenir trop envahissant, qui empêche notre tranquillité, il convient moins de lire que de lire à haute voix, ce qui occupera davantage la conscience et la libérera.
Finalement, la richesse de Déontologie ne se situe pas où nous l’imaginions au départ (le calcul de l’action) : son originalité vient de sa radicalité. Elle met en cause les morales de la tradition, les anciennes comme les actuelles, toutes soumises à un examen décapant. Ainsi elles ont exalté le sage ou le héros, mais, par là, elles assuraient la domination des rusés et des plus corrompus, ceux qui ont converti leur tort en droit. « Rien de plus funeste que l’admiration qu’on prodigue aux héros… Les hommes en sont venus au point d’admirer ce que la vertu doit nous apprendre à haïr et à mépriser. C’est là l’un des plus affligeants témoignages de l’infirmité et de la folie humaine » (Id., p. 463).
Bentham n’a pas manqué d’acuité : c’est ainsi qu’il voit les dangers de ses propres recommandations. S’il vole au secours du plus démuni, il ne veut pas que l’aumône favorise la passivité ou même la paresse du receveur. Il met en garde contre ce possible dévoiement. Il insiste sur les dangers de l’inoccupation. Il n’hésite pas et encourage l’État à décider de tâches inutiles, simplement destinées à favoriser le travail (creuser des fossés qu’on bouchera peu après).
Bentham préconise donc et applique une tout autre méthode, afin de définir nos obligations ; il nous aide à nous décider dans les cas les plus embarrassants, sans verser pour autant dans la casuistique qu’il devait blâmer. Il va jusqu’à minimiser et même contester le rôle du motif dans l’accomplissement de l’acte : résidu idéologique et inutile, il ne compte plus. « Si de mauvais motifs produisent de bonnes actions, tant mieux pour la société ; si de bons motifs produisent des actes mauvais, tant pis. C’est à l’action, non au motif, que nous avons affaire… Le plus vicieux des hommes comme le plus vertueux ont des motifs absolument semblables » (Id., p. 403).
Partout, dans son texte, nous voyons Bentham moderne comme si, au lieu d’écrire en 1814, il théorisait de nos jours. En voici un échantillon : « La difficulté (celle de l’accord entre l’individuel et le social) commence là où commence le conflit d’intérêts contraires, ou, ce qui est pire, d’intérêts irréconciliables… Il se pourrait que ce fut pour un homme une grande jouissance que de fumer, n’était l’inconvénient qu’il occasionnerait à d’autres en les enveloppant dans la fumée de son tabac. N’est-il pas évident que la prudence extra-personnelle lui demandera le sacrifice de sa jouissance » (Id., p. 413). Et en effet nous ne cessons pas de trouver dans Déontologie des remarques de la plus brûlante actualité, au sujet de questions vieilles comme Hérode – des questions ici abordées dans le feu, comme jamais.

François Dagognet


Jérémie Bentham, Déontologie ou science'' de la morale, présentation de François Dagognet, Fougère, Encre marine, 2006, 444 pages 40 euros.

Cette publication très soignée (avec index, notes éclairant les difficultés, les incertitudes ou les ambiguïtés du texte) présente au lecteur français ce que Bentham a appelé sa re science de la morale ». Contre les généralités creuses des théologiens et des philosophes ; Bentham prétend entrer dans le détail de nos règles d’action adaptées aux circonstances dans nos relations avec les autres. Il distingue des principes généraux, exposés surtout dans une première partie du livre, et des directives pratiques de conduite, exposées plus en détail, dans une deuxième partie. Celles-ci se résument à deux principes : prudence et bienveillance effective (union de la bienveillance et de la bienfaisance), qui se subdivisent à leur tour en prudences personnelle et extrapersonnelle (qui régit nos rapports avec nos semblables), et en bienveillances effective-négative (s’abstenir de faire du mal à autrui) et effective-positive (chercher à conférer du plaisir à autrui par des actes de bonté).
La loi générale de cette doctrine de l’utilitarisme est celle de la maximisation du bonheur : le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. Ici commencent les difficultés. Trois séries peuvent être repérées. La première concerne aussi bien l’expression « le plus grand » que le contenu du bonheur, John Bowring, l’exécuteur testamentaire de Bentham, nous révèle que, insatisfait de la première formule, il ne pouvait se résoudre à la rejeter. Car ce n’est pas un calcul de majorité et de minorité, le plus grand nombre ne pouvant être selon lui que le tout, à comprendre de manière absolue, et non relative. Quant au bonheur, même si Bentham le définit d’emblée comme la somme des plaisirs goûtés et des peines évitées, ses liens avec l’utilité d’un côté, la vertu de l’autre, sont loin d’être clairs, et empêchent qu’on puisse parler d’hédonisme et même simplement d’eudémonisme. D’un côté, « tout homme a des moments de loisir, qu’il peut employer à la recherche du plaisir ou, en d’autres termes, à la pratique de la vertu qui produit le plaisir », ce qui l’inscrit dans le sillage d’Aristote. De l’autre, « il ne faut pas négliger de recueillir ces parcelles de plaisir que chaque instant nous offre » (p. 269), car, plutôt que de vouloir étendre la main pour saisir des étoiles, regardons les fleurs qui sont à nos pieds. Le bonheur se réduit-il à la vertu comme certaines formulations le laissent entendre, ou bien est-il du côté des plaisirs, dans la pensée comme dans les actes ? Cette caractérisation du bonheur se différencie-t-elle des propos, de Socrate à la fin du Protagoras, où il expose que poursuivre le plaisir comme un bien et fuir la douleur comme un mal est une bonne chose et peut conduire à la vertu ? Comment déterminer la valeur relative d’un plaisir et d’une peine, sinon par une appréciation quantitative (Protagoras, 356 a) ? Il convient de prendre en compte les variations en plus ou en moins pour la grandeur, la quantité, l’intensité, la durée, répondent à la fois Socrate et Bentham. Comment comprendre les plaisirs ? Quels plaisirs doivent être recherchés ? Des plaisirs pour soi ou pour les autres ? Concernant le principe d’utilité, aucun autre, écrit Bentham, « n’a autant d’efficacité pour encourager le bien et décourager le mal » (p. 242). Mais, si « une chose n’est utile qu’en proportion qu’elle augmente le bonheur de l’homme » (p. 205), n’y a-t-il pas une pétition, de principe à définir l’utile par le bonheur et le bonheur par l’utile ? Autant de questions qui inclinent à penser qu’il existe chez Bentham une grande flexibilité, comme l’a remarqué Dagognet, et que derrière un langage à la fois mathématique et économique (accroître le capital des plaisirs) se cache du non-mesurable.
Une deuxième série de difficultés provient de l’incertitude à ranger cette morale sous les catégories d’égoïsme, d’égoïsme éclairé ou d’altruisme. Car il écrit à la fois que « le sentiment social doit inévitablement se subordonner au sentiment personnel » (p. 304, c’est un fait fondamental, dit-il) et qu'« un homme voit le capital de ses plaisirs augmenter en pro portion de la somme des plaisirs qu’il confère à autrui » (p. 416). Il parle d’égoïsme éclairé en considérant que nos actions sur les autres se réfléchissent sur nous-mêmes en vue de notre, propre bonheur (p. 46).
Une troisième série, plus décisive, est attachée à la notion de sacrifice. C’est cette notion qui fera l’objet d’une contestation centrale de la part des anti-utilitaristes dont John Rawls et Robert Nozick. Partout dans La Science de la morale il est recommandé de sacrifier son intérêt à celui d’autrui l’effort étant une condition de la vertu. L’homme peut se priver d’une somme de biens s’il est sûr que cette privation accroîtra le bien d’autrui. Lorsque, en faisant ce qui nous est agréable, nous sommes aussi agréables à autrui, la tâche n’a rien de difficile ; et l’on sert la cause de la vertu et du bonheur. Mais cette notion de sacrifice est 'effective chaque fois que se présentent des conflits d’intérêts. Dès lors que la bonne opinion d’autrui peut être « achetée au prix » services rendus (remarquons l’utilisation d’un langage économique pour un contenu éthique), et si ces services peuvent l’être au moyen de sacrifices personnels réels récompensés plus tard par un plus grand résultat de bien, il ne faut pas hésiter à saisir toutes les occasions nous permettant de nous concilier l’affection des hommes. En séparant principe personnel et principe social,- un homme qui s’efforcerait d’obtenir pour lui-même une portion additionnelle de bien en éloignant les autres ferait un mauvais calcul. Par exemple, s’il éprouvait une grande jouissance à fumer, la prudence extrapersonnelle exigerait qu’il sacrifiât cette jouissance afin de se mettre à l’abri, du mauvais vouloir de ceux qu’il incommoderait ainsi. « Il réfléchira que la quantité de plaisirs que lui donnerait l’action de fumer n’égalerait pas ceux que lui ferait perdre la perte de la bonne opinion d’autrui, ou ne compenserait pas les peines que les autres auraient le pouvoir […] de lui infliger » (pp. 342-343).
Cette question du sacrifice oppose Rawls à Bentlam. Pour Rawls, il est incompatible avec la justice d’admettre que les, sacrifices imposés à quelques-uns puissent être compensés par, l’accroissement des avantages qu’un grand nombre en retirerait, Si l’utilitarisme est la « transparence du Mécanisme victimaire, nimbé de la lumière crue du calcul rationnel, », selon une expression de Jean-Pierre Dupuy, l’idée même du contrat ou d’une simulation par la pensée de ce que serait une délibération de sociétaires placés dans les conditions fictives d’une, situation originelle exclut toute logique sacrificielle. La Publicité des débats, la propension à se mettre à la place de celui qui pourrait être une victime, et de voir le monde de son point de vue, ce savoir que l’autre, malgré ses différences, est semblable à moi et donc, comme dirait Nozick, qu’il est innocent, s’opposent au principe anthropologique fondant l’utilité selon lequel l’homme est gouverné par le plaisir et la douleur. Le sacrifice planifié par un contrat, social n’est pas, concevable dans la clarté d’un espace public où l’éthique l’emporte sur le politique. Non parce qu’il serait contraire à la raison, mais parce que le principe du sacrifice implique un non-accès au savoir qui préside aux conditions du contrat. Si bien que la raison chez Rawls se légitime elle-même en étant informée par l’éthique que celui-ci prétend fonder sur elle.
Mais un autre angle de confrontation entre Bentham et Rawls pourrait être le constructivisme de l’un comme de l’autre. D’un côté (Bentham), celui des fictions peuplant le langage humain, les mots servant à Produire et à distribuer des quantités de bonheur ; de l’autre (Rawls), celui de la simulation d’une situation originelle caractérisée par le voile d’ignorance, l’unanimité, l’ordre lexical. Simulation et fictions sont deux outils de rationalité à fonctions différentes.
Ainsi, les débats contemporains sur la justice et sur l’espace démocratique comme les incertitudes et les ambiguïtés attachées à l’utilitarisme rendent précieuse la lecture de cette Déontologie.
Guy SAMAMA. Revue philosophique, n° 2/2007. p. 201 à p. 265




Une « bibliothèque hédoniste » peut paraître étonnante, voire redondante, alors que notre époque semble placer le plaisir au centre des préoccupations du quotidien des hommes. Quoi de plus « naturel », en effet, que la recherche du plaisir et du bonheur dont on sait que les humains sont naturellement en quête selon les propos d’Aristote. La tradition aura su donner des exemples de vies heureuses — et c’est heureux ! Les exemples ne sont toutefois pas des modèles aisés à suivre. Le bonheur récuse les guides et le plaisir est polymorphe par essence. Max Scheler, définissant l’homme moderne comme « quelqu’un de très triste au milieu de choses très agréables », mettait le doigt sur les contradictions dont nous souffrons. La philosophie, dans ses marges — illustrées ici par les noms d’Érasme, Valla, La Mothe le Vayer, Cyrano de Bergerac, Bentham – aura fourni ses talents au service d’une pensée libre des asservissements qu’idéologues et « maîtres à penser » auront dispensé et dispensent à loisir et à tort. S’il était un nom sous lequel rassembler de si divers auteurs, ce serait celui d’Épicure. Un Épicure réacclimaté en terre chrétienne — à tel point que l’on a pu parler d’un « épicurisme chrétien », Témoignages du « libertinage érudit » selon René Pintard, plus mentionnés que lus faute d’éditions accessibles. Pas de littérature mineure, mais des ignorances majeures, des refus complices, des surdités convenues, des paresses acceptées. Il y a encore beaucoup à lire, à découvrir, à penser à nouveaux frais. Sans fanatisme, ni goût obscurantiste pour les « marges » ! Le plaisir de découvrir et de lire ces textes ne devrait pas décevoir tous ceux pour qui la culture est autre que ressassement des auteurs scolairement et universitairement estampillés. Il faut lire ces livres, rares à plus d’un titre : par la rareté des textes qu’ils donnent à lire (première traduction, magnifique, par Laure Chauvel du De voluptate de Lorenzo Valla après cinq siècles d’occultation, par exemple), mais aussi par la qualité unique de l’édition : préfaces sobres et élégantes du directeur de la collection, Michel Onfray, ou érudites, par exemple de Jean-Charles Darmon sur La mort d’Agrippine, qualité matérielle, enfin, de ces ouvrages qui honorent l’édition, dite « petite » et dont devraient rougir d’envie et de honte toutes les autoproclamées « grandes maisons ».
Francis WYBRANDS (Europe septembre 2006)


ISBN:2-909422-98-4

Auteur:Jeremie Bentham

Complément de titre:science de la morale

$Prix: 40.00

Complément d~~auteur:présentation François Dagognet

Situation:nouveauté
mars 2006

Description:un ouvrage relié de 480 pages format 16x22 avec tranche file et signet, imprimé sur papier vergé

Présentation:Finalement, la richesse de Déontologie ne se situe pas où nous l’imaginions au départ (le calcul de l’action) : son originalité vient de sa radicalité. Elle met en cause les morales de la tradition, les anciennes comme les actuelles, toutes soumises à un examen décapant. Ainsi elles ont exalté le sage ou le héros, mais, par là, elles assuraient la domination des rusés et des plus corrompus, ceux qui ont converti leur tort en droit. « Rien de plus funeste que l’admiration qu’on prodigue aux héros… Les hommes en sont venus au point d’admirer ce que la vertu doit nous apprendre à haïr et à mépriser. C’est là l’un des plus affligeants témoignages de l’infirmité et de la folie humaine » (Id., p. 463).
Bentham n’a pas manqué d’acuité : c’est ainsi qu’il voit les dangers de ses propres recommandations. S’il vole au secours du plus démuni, il ne veut pas que l’aumône favorise la passivité ou même la paresse du receveur. Il met en garde contre ce possible dévoiement. Il insiste sur les dangers de l’inoccupation. Il n’hésite pas et encourage l’État à décider de tâches inutiles, simplement destinées à favoriser le travail (creuser des fossés qu’on bouchera peu après).
Bentham préconise donc et applique une tout autre méthode, afin de définir nos obligations ; il nous aide à nous décider dans les cas les plus embarrassants, sans verser pour autant dans la casuistique qu’il devait blâmer. Il va jusqu’à minimiser et même contester le rôle du motif dans l’accomplissement de l’acte : résidu idéologique et inutile, il ne compte plus. « Si de mauvais motifs produisent de bonnes actions, tant mieux pour la société ; si de bons motifs produisent des actes mauvais, tant pis. C’est à l’action, non au motif, que nous avons affaire… Le plus vicieux des hommes comme le plus vertueux ont des motifs absolument semblables » (Id., p. 403).
Partout, dans son texte, nous voyons Bentham moderne comme si, au lieu d’écrire en 1814, il théorisait de nos jours. En voici un échantillon : « La difficulté (celle de l’accord entre l’individuel et le social) commence là où commence le conflit d’intérêts contraires, ou, ce qui est pire, d’intérêts irréconciliables… Il se pourrait que ce fut pour un homme une grande jouissance que de fumer, n’était l’inconvénient qu’il occasionnerait à d’autres en les enveloppant dans la fumée de son tabac. N’est-il pas évident que la prudence extra-personnelle lui demandera le sacrifice de sa jouissance » (Id., p. 413). Et en effet nous ne cessons pas de trouver dans Déontologie des remarques de la plus brûlante actualité, au sujet de questions vieilles comme Hérode – des questions ici abordées dans le feu, comme jamais.

DéontologieDéontologie

La mort d\'Agrippine

ACTE PREMIER
SCENE PREMIÈRE

AGRIPPINE, CORNÉLIE

AGRIPPINE
Je te vais retracer le tableau de sa gloire.
Mais feins encore après d'ignorer son histoire,
Et pour me rendre heureuse une seconde fois,
Presse-moi de nouveau de conter ses exploits :
Il doit être en ma bouche aussi bien qu'en mon âme,
Pour devoir chaque instant un triomphe à sa femme.
Mais ne te fais-je point de discours superflus ?
Je t'en parle sans cesse.

CORNÉLIE
Il ne m'en souvient plus
Et j'attends…

AGRIPPINE
Apprends donc comme ce jeune Alcide
Fut des géants du Rhin le superbe homicide,
Et comme à ses côtés faisant marcher la mort,
Il échauffa de sang les rivières du Nord.
Mais pour voir les dangers où dans cette conquête
La grandeur de son âme abandonna sa tête,
Pour voir ce que son nom en emprunta d'éclat,
Écoute le récit de son dernier combat.
Déjà notre Aigle en l'air balançait le tonnerre
Dont il devait brûler la moitié de la terre,
Quand on vint rapporter au grand Germanicus
Qu'on voyait l'Allemand sous de vastes écus
Marcher par un chemin couvert de nuits sans nombre :
« L'éclat de notre acier en dissipera l'ombre »,
Dit-il, et pour la charge, il lève le signal ;
Sa voix donne la vie à des corps de métal ;
Le Romain par torrents se répand dans la plaine,
Le Colosse du Nord se soutient à grand'peine,
Son énorme grandeur ne lui sert seulement
Qu'à montrer à la Parque un plus grand logement ;
Et tandis qu'on heurtait ces murailles humaines,
Pour épargner le sang des légions romaines,
Mon Héros, ennuyé du combat qui traînait ;
Se cachait presqu'entier dans les coups qu'il donnait ;
Là des bras emportés, là des têtes brisées ;
Des troupes en tombant sous d'autres écrasées
Font frémir la campagne au choc des combattants,
Comme si l'Univers tremblait pour ses enfants.
De leurs traits assemblés l'effroyable descente
Forme entre eux et la nue une voûte volante,
Sous qui ces fiers Titans, honteux d'un sort pareil,
Semblent vouloir cacher leur défaite au soleil.
Germanicus y fit ce qu'un Dieu pouvait faire,
Et Mars en le suivant crut être téméraire.
Ayant fait du Germain la sanglante moisson,
I1 prit sur leurs autels leurs Dieux même à rançon,
Afin qu'on sût un jour par des exploits si braves,
Qu'un Romain dans le Ciel peut avoir des esclaves.
O ! quel plaisir de voir sur des monceaux de corps,
Qui marquaient du combat les tragiques efforts,
Dans un livre d'airain la superbe victoire
Graver Germanicus aux fastes de la gloire !

CORNELIE
Votre époux, soumettant les Germains à ses lois,
Ne voulut que leur nom pour prix de ses exploits.

AGRIPPINE
Du couchant à l'aurore ayant porté la guerre,
Notre Héros parut aux deux bouts de la terre,
En un clin d'œil si prompt qu'on peut dire aujourd'hui
Qu'il devança le jour qui courait devant lui.
On crut que pour défendre en tous lieux notre Empire,
Ce Jupiter sauveur se voulait reproduire,
Et passant comme un trait tant de divers climats,
Que d'un degré du pôle il ne faisait qu'un pas.
Dans ces pays brûlés où l'arène volante
Sous la marche des siens était étincelante,
De cadavres pourris il infecta les airs.
Il engraissa de sang leurs stériles déserts,
Afin que la moisson pouvant naître en ces plaines
Fournît de nourriture aux légions romaines ;
Que par cet aliment notre peuple orgueilleux
Suçât avec leur sang quelque amitié pour eux,
Et qu'un jour le succès d'un combat si tragique
Pût réconcilier l'Europe avec l'Afrique ;
Enfin tout l'univers il se serait soumis,
Mais il eut le malheur de manquer d'ennemis.
Mon cher Germanicus était donc sur la terre
Le souverain arbitre et de paix et de guerre,
Et se trouvait si haut par-dessus les humains
Que son pied se posait sur le front des Romains,
Alors qu'en Orient terminant sa carrière,
Dans la source du jour il perdit la lumière,
Et pour un lit superbe à son dernier sommeil,
Il s'alla reposer au berceau du Soleil.
Voilà comme il vécut, et je te veux encore
Peindre dans son couchant cet astre que j'adore,
Afin que le malheur de mon illustre époux
Par ces tristes tableaux réveille mon courroux,
Et que par les horreurs de la fin de sa vie
Je m'excite à haïr ceux qui l'ont poursuivie.

CORNELIE
C'est accroître vos maux.

AGRIPPINE
Ne me refuse pas
D'écouter le récit d'un si sanglant trépas,
Où mon cœur déchiré de bourreaux invisibles
En irait émouvoir les rochers insensibles.
Tibère, qui voyait les pleurs de l'Univers
Conjurer mon époux de le tirer des fers,
Et qui savait assez qu'au milieu des batailles
Ses amis lui seraient de vivantes murailles,
Comme un acier tranchant, comme un brûlant tison,
Du filet de ses jours il approcha Pison.
Pison part, il s'avance, et dans chaque province
Qu'il oyait retentir des armes de mon Prince,
Par des coups non sanglants, des meurtres de la voix,
Ce lâche ternissait l'éclat de ses exploits.
Mais semblable au rocher qui, battu de l'orage,
De la mer qui le bat semble être le naufrage,
Le nom de mon Héros par le choc affermi
Réfléchissait les coups dessus son ennemi.
Il arrive, et mon Prince ignorant sa malice
D'un véritable amour payait son artifice
Quand nous vîmes tomber ce demi-Dieu romain
Sous l'invisible coup d'une invisible main.
Une brûlante fièvre allume ses entrailles ;
Il contemple vivant ses propres funérailles.
Ses artères enflées d'un sang noir et pourri
Regorgent du poison dont son cœur est nourri :
A qui le considère, il semble que ses veines
D'une liqueur de feu sont les chaudes fontaines,
Des serpents enlacés qui rampent sur son corps
Ou des chemins voûtés qui mènent chez les morts ;
La terre en trembla même, afin que l'on pût dire
Que sa fièvre causait des frissons à l'Empire.

CORNÉLIE
Jamais la mort ne vint d'un pas si diligent.

Une « bibliothèque hédoniste » peut paraître étonnante, voire redondante, alors que notre époque semble placer le plaisir au centre des préoccupations du quotidien des hommes. Quoi de plus « naturel », en effet, que la recherche du plaisir et du bonheur dont on sait que les humains sont naturellement en quête selon les propos d’Aristote. La tradition aura su donner des exemples de vies heureuses — et c’est heureux ! Les exemples ne sont toutefois pas des modèles aisés à suivre. Le bonheur récuse les guides et le plaisir est polymorphe par essence. Max Scheler, définissant l’homme moderne comme « quelqu’un de très triste au milieu de choses très agréables », mettait le doigt sur les contradictions dont nous souffrons. La philosophie, dans ses marges — illustrées ici par les noms d’Érasme, Valla, La Mothe le Vayer, Cyrano de Bergerac, Bentham – aura fourni ses talents au service d’une pensée libre des asservissements qu’idéologues et « maîtres à penser » auront dispensé et dispensent à loisir et à tort. S’il était un nom sous lequel rassembler de si divers auteurs, ce serait celui d’Épicure. Un Épicure réacclimaté en terre chrétienne — à tel point que l’on a pu parler d’un « épicurisme chrétien », Témoignages du « libertinage érudit » selon René Pintard, plus mentionnés que lus faute d’éditions accessibles. Pas de littérature mineure, mais des ignorances majeures, des refus complices, des surdités convenues, des paresses acceptées. Il y a encore beaucoup à lire, à découvrir, à penser à nouveaux frais. Sans fanatisme, ni goût obscurantiste pour les « marges » ! Le plaisir de découvrir et de lire ces textes ne devrait pas décevoir tous ceux pour qui la culture est autre que ressassement des auteurs scolairement et universitairement estampillés. Il faut lire ces livres, rares à plus d’un titre : par la rareté des textes qu’ils donnent à lire (première traduction, magnifique, par Laure Chauvel du De voluptate de Lorenzo Valla après cinq siècles d’occultation, par exemple), mais aussi par la qualité unique de l’édition : préfaces sobres et élégantes du directeur de la collection, Michel Onfray, ou érudites, par exemple de Jean-Charles Darmon sur La mort d’Agrippine, qualité matérielle, enfin, de ces ouvrages qui honorent l’édition, dite « petite » et dont devraient rougir d’envie et de honte toutes les autoproclamées « grandes maisons ».
Francis WYBRANDS (Europe septembre 2006)







À la fin des Fourberies de Scapin, le valet sautillant se fait amener sur scène, la tête entourée de bandages, et s’annonce à l’agonie, après qu’une poutre lui est tombée sur le crâne. En fait, il se porte à merveille et cette ultime fourberie n’est qu’un moyen de s’attirer le pardon de ses maîtres. Mais Molière avait peut-être présent à l’esprit l’accident survenu à Savinien de Cyrano, dit Cyrano de Bergerac, et qui fut la cause directe de sa mort. On a suggéré que le lourd morceau de bois qui lui a fracassé la tête pourrait bien ne point être tombé tout seul… On a accusé les jésuites (mais de quoi ne les accuse-t-on pas ?). Il faut dire que Cyrano venait de publier une tragédie, La Mort d’Agrippine, dont la représentation avait fait scandale. Ceux qui ne purent la voir voulurent la lire, et Tallemant des Réaux rapporte la satisfaction du libraire, qui écoula rapidement le tirage, grâce à ce succès de scandale. Comme ses confrères le faisaient souvent, Cyrano avait pris le sujet de sa pièce à l’Antiquité latine, à Tacite principalement. Un des personnages clef de la pièce, Séjanus, était souvent cité par les moralistes et les théoriciens politiques de la Renaissance, comme figure du favori intrigant et du courtisan sans scrupule. Dans la tragédie de Cyrano, il tient des propos fort désobligeants à l’égard des dieux et de la religion. Ces vers seront repris par les tenants du libertinage érudit et de l’athéisme, lesquels, au XVIIe siècle, avançaient masqués. Sont-ce des propos que le dramaturge eût pris à son compte ? Peu de genres littéraires se prêtent aussi mal à la confidence personnelle, à l’effusion intime, que le théâtre, et il est toujours délicat d’affirmer que l’auteur parle par la bouche de ce personnage-ci plutôt que par celle de ce personnage-là. Peinture d’un monde clos, étouffant, qui n’est pas sans évoquer les plus noires tragédies élisabéthaines, la pièce de Cyrano, présentée par un des meilleurs spécialistes de l’écrivain, Jean-Charles Darmon, est imprimée avec une grande élégance et sur un beau papier. L’orthographe a été modernisée (principe discutable entre tous), mais la ponctuation d’origine maintenue, dans l’ensemble. Elle est suivie de la réimpression de deux lettres, que Cyrano consacra aux procès en sorcellerie et à la Fronde, ainsi que d’un extrait des États et Empires du Soleil.

Bulletin critique du livre en français, n° 676, décembre 2005

ISBN:Isbn : 2-909422-91-7

Auteur:Cyrano de Bergerac

Complément de titre:précédé de : L’athée, la politique et la mort : variations sur “de belles impiétés”

$Prix: 33.00

Complément d~~auteur:présentation de Jean-Charles Darmon

Situation:nouveauté
octobre 2005

Description:Un livre relié Integra de 240 pages, imprimé sur papier vergé 100 g

Présentation:LA MORT D’AGRIPPINE, la seule tragédie que Cyrano de Bergerac ait écrite, fit scandale pour ses « belles impiétés » : elle met en scène le libertinage de pensée le plus radical, dans un monde politique machiavélien d’une noirceur, d’une cruauté et d’une violence inouïes. Il est temps de redécouvrir la sombre splendeur et le potentiel critique de cette œuvre sulfureuse et aujourd’hui trop méconnue, dont l’un des héros principaux, Séjanus, « soldat philosophe » ouvertement athée, tient des propos de « déniaisé » imprégnés de la philosophie de Lucrèce, et fait écho à toute une littérature clandestine dénonçant, en ces mêmes années, autour de Cyrano, l’invention et l’utilisation politique des religions.
Mais dans l’horizon de cette politique baroque où tout est feinte, mensonge, dissimulation, l’épicurisme subit des distorsions étranges, et l’émancipation de l’« esprit fort » à l’égard des croyances asservissantes et des impostures théologico-politiques ne débouche que sur un échec spectaculairee et une sanglante mise à mort.
Le texte de La Mort d’Agrippine est précédé d’un essai préfaciel de Jean-Charles Darmon (« L’athée, la politique et la mort : variations sur “de belles impiétés” ») qui s’emploie à situer ses questionnements corrosifs dans l’œuvre de Cyrano et au sein de la réflexion politique complexe de ceux que l’on nomme les « libertins érudits » du premier XVIIème siècle français. En annexe figurent d’autres extraits de l’œuvre de Cyrano (des Lettres satiriques aux États et Empires de la Lune et du Soleil) où divers thèmes récurrents de la pensée libertine en matière de politique affleurent sur des modes spécifiques.

La mort d\La mort d'Agrippine

La mort d\La mort d'Agrippine

Hexameron rustique

Première journée.

Dès le lendemain de leur arrivée Marulle et Simonides, accoutumés à se lever matin, furent les premiers qui se rendirent à l’abri d’un bois de haute futaie, lequel favorisait la plus agréable promenade de toute la contrée. Je ne m’amuserai point à décrire les beautés d’une plaine qui s’étendait à perte de vue de l’autre côté du bois, ni la satisfaction que donnait le cours d’une de ces grandes rivières qui semblent précipiter leurs eaux à l’envi, pour traverser la merveilleuse Cité dont elles sont les mères nourrices. Il me suffira de rapporter au vrai ce que j’ai pu retenir des conférences où je pris part dans ce bel endroit et qui firent la plus utile, aussi bien que le plus plaisant divertissement que peuvent recevoir hors des villes des hommes de notre sorte. Ces deux premiers eurent aussitôt à la rencontre Égisthe et Racémius, qui, par un autre chemin que le lieu de leur demeure les avait obligés de choisir, venaient chercher le même poste pour jouir des avantages qu’il avait. Et parce que l’un d’eux tenait un livre à la main, après le salut ordinaire entre gens de leur condition et qui se connaissaient très familièrement, Simonides prit sujet de dire en riant au dernier : « Jamais Racémius ne sera rassasié de lecture ; et si je m’assure que ce n’est pas la friandise d’un mets nouveau qui l’oblige à se charger d’une provision qui, toute spirituelle qu’elle est, ne fera que l’incommoder en si bonne compagnie. Il est trop amateur de l’antiquité pour se plaire à des ouvrages du temps ; et je tiens pour constant, sans faire le Devin, que ce petit volume qu’il tient, est un de des grands trésors que les Grecs, ou les Latins, nous ont heureusement abandonnés.
— Je vous avoue que j’aurais laissé au logis ce livret », répartit Racémius, « si j’avais cru demeurer toujours avec vous ; mais je l’ai pris par une coutume qui fait qu’un beaucoup plus gros tome ne me donne pas plus de peine à le porter qu’à un lévrier sa grande queue, qui ne le rend pas moins léger à la course. Tant y a que vous n’avez pas mal deviné, puisque c’est ici un Sénèque d’impression de Hollande et dont le caractère menu ne laisse pas d’être si lisible, que j’en fais depuis quelque temps mon Manuel, ou si vous voulez que je parle à la Grecque, mon Enchiridion. Pour ce qui touche la raillerie que vous avec voulu faire, sur ce que je préfère les travaux qui nous restent des Anciens à ceux que nous donnent tous les jours tant d’Auteurs modernes, je vous pourrais justifier mon sentiment, si l’arrivée de Ménalque et de Tubertus Ocella ne nous obligeait à les recevoir. »
À peine eut-il prononcé cela que ces deux derniers venus abordant les quatre autres leur firent de très civiles excuses d’avoir tant tardé à les venir trouver ; et Tubertus ajouta que pour punition Ménalque, nonobstant sa Logodiarrhée qui le rendait si malpropre à se taire, s’offrait d’observer le silence, au cas qu’il plut à Racémius de continuer le propos qu’ils étaient fâchés de lui avoir fait quitter. Chacun jeta les yeux sur lui, ce qui l’obligea de reprendre la parole en ces termes : « Je me justifierai aisément de ce qu’on m’impute d’être trop partial pour les livres des Anciens et de n’estimer pas assez ceux de notre siècle. En effet je puis vous protester avec vérité, que les bonnes choses me plaisent partout où je les trouve ; mais je vous avoue que j’en rencontre fort peu dans la plupart des livres qui s’impriment de notre temps. Je suis pourtant assez juste pour croire qu’il s’en est toujours fait un très grand nombre de mauvais et fort peu de bons : mais parce qu’il ne nous reste que ceux qu’on a été soigneux de conserver à cause qu’ils étaient les meilleurs, ce n’est pas de merveille que, généralement parlant, on préfère ces anciens qui ont l’approbation de tous les âges, à ceux qui paraissent de nouveau et qui n’ont rien qui les puisse raisonnablement faire estimer.


Six "personnes studieuses" passent six journées à la campagne. Sont présents Egisthe, Marulle, Racémius, Ménalques, Simonides et Tubertus Ocella, autant de pseudonymes renvoyant à des personnages réels, tous hommes de culture et fins lettrés de leur temps, le dernier n’étant autre que l’auteur lui-même de ce recueil. Chacune des journées est l’occasion d’une conférence érudite et ironique sur des faits de la culture antique ou contemporaine des auteurs. Chacun son tour consacre une part de la journée à passer en revue les références culturelles au crible d’une critique dont le but est d’en révéler les humaines imperfections. Ainsi en est-il des erreurs contenues dans les auteurs antiques et vénérés, des thèmes licencieux présents dans les ouvrages classiques, de l’allégorie sexuelle d’un passage d’Homère, du manque de jugement d’un auteur récent ou enfin des jeux de mots à l’origine du culte de certains saints. Le doute s’installe.
Au fil de ces exercices sceptiques, l’autorité culturelle est dévêtue de son prestige intouchable, les discours retrouvent une place relative dans la comédie humaine. L’équanimité qui en résulte, opérée par la suspension du jugement, rattache cet ouvrage à Montaigne (dont l’auteur hérite la bibliothèque), à Pyrrhon, et peut-être même à travers ce dernier à Bouddha, comme le suggère Michel Onfray dans sa préface. Pourtant si les sophistes et tous les experts de la rhétorique creuse sont mis à mal – et cette leçon garde sa valeur actuelle – quelque chose résiste dans ce texte à donner au lecteur le goût du détachement ou la paix de l’âme (ataraxie) que les commentateurs voudraient y trouver. Quelque chose comme une fuite. Les données de foi issues de la révélation de la "vraie Religion" échappent à la critique sceptique mais avec une telle diligence et une telle propension à rappeler la valeur de la suspension du jugement que cette échappée apparaît pour le moins factice. Et c’est tout au long de l’ouvrage que l’ironie s’accompagne de marques de fausses gênes ou de fausses pudeurs qui donnent à l’ensemble un caractère souvent teinté de mauvaise foi. Ce qui devrait être entendu comme un détachement propre à relativiser les discours et les hommes pourrait alors paraître, à la limite, une imposture intellectuelle, le masque derrière lequel les attachements et les engagements des auteurs peuvent s’épanouir sans craindre la question morale. La campagne serait alors un signe de ce retrait mensonger, la ville constituant le lieu où le désir reste pris. Mais n’est-ce pas à cela que ce texte nous invite : la reconnaissance du désir caché sous les apparences les plus raisonnables, cultivées ou même détachées. Les fautes inévitables des plumes les mieux taillées, les motifs licen-cieux, le manque d’esprit ou les fadaises de la religiosité populaire témoignent-elles d’autres choses que de la présence sous des apparences bienséantes, du manque et du désir qui lui est corrélatif ? Du coup ce texte a une portée psychanalytique anachronique, et pas seulement d’ailleurs, comme le suggère Michel Onfray, la discussion de La Mothe le Vayer sur l’analogie entre l’épisode odysséen de l’Antre des Nymphes et les parties génitales de la femme. La question des manifestations de l’inconscient, et spécifiquement dans la perspective lacanienne du langage et du désir, peut se poser en chacune des conférences pour le lecteur du XXIe siècle. Ainsi ces journées nous enseignent sur les inévitables erreurs des auteurs les plus connus, sur la portée sexuelle de textes apparemment anodins, sur les ruses rhétoriques des savants, et sur les jeux de langage masqués derrière des coutumes établies, autant de thèmes que la psychanalyse a donné à notre siècle. En ce sens l’Hexaméron rustique, et nombre des citations antiques qu’il contient, est encore un livre pour notre temps. Et nous repose cette question sous-jacente à l’ensemble de l’ouvrage, de l’irréductible incertitude d’un monde divisé de mots et de choses, de cultes et de désirs, de formes et de réels, d’où le philosophe tire sa lucidité et sa prudence.
Gaël Masset, Le Croquant n° 49/50




Une « bibliothèque hédoniste » peut paraître étonnante, voire redondante, alors que notre époque semble placer le plaisir au centre des préoccupations du quotidien des hommes. Quoi de plus « naturel », en effet, que la recherche du plaisir et du bonheur dont on sait que les humains sont naturellement en quête selon les propos d’Aristote. La tradition aura su donner des exemples de vies heureuses — et c’est heureux ! Les exemples ne sont toutefois pas des modèles aisés à suivre. Le bonheur récuse les guides et le plaisir est polymorphe par essence. Max Scheler, définissant l’homme moderne comme « quelqu’un de très triste au milieu de choses très agréables », mettait le doigt sur les contradictions dont nous souffrons. La philosophie, dans ses marges — illustrées ici par les noms d’Érasme, Valla, La Mothe le Vayer, Cyrano de Bergerac, Bentham – aura fourni ses talents au service d’une pensée libre des asservissements qu’idéologues et « maîtres à penser » auront dispensé et dispensent à loisir et à tort. S’il était un nom sous lequel rassembler de si divers auteurs, ce serait celui d’Épicure. Un Épicure réacclimaté en terre chrétienne — à tel point que l’on a pu parler d’un « épicurisme chrétien », Témoignages du « libertinage érudit » selon René Pintard, plus mentionnés que lus faute d’éditions accessibles. Pas de littérature mineure, mais des ignorances majeures, des refus complices, des surdités convenues, des paresses acceptées. Il y a encore beaucoup à lire, à découvrir, à penser à nouveaux frais. Sans fanatisme, ni goût obscurantiste pour les « marges » ! Le plaisir de découvrir et de lire ces textes ne devrait pas décevoir tous ceux pour qui la culture est autre que ressassement des auteurs scolairement et universitairement estampillés. Il faut lire ces livres, rares à plus d’un titre : par la rareté des textes qu’ils donnent à lire (première traduction, magnifique, par Laure Chauvel du De voluptate de Lorenzo Valla après cinq siècles d’occultation, par exemple), mais aussi par la qualité unique de l’édition : préfaces sobres et élégantes du directeur de la collection, Michel Onfray, ou érudites, par exemple de Jean-Charles Darmon sur La mort d’Agrippine, qualité matérielle, enfin, de ces ouvrages qui honorent l’édition, dite « petite » et dont devraient rougir d’envie et de honte toutes les autoproclamées « grandes maisons ».
Francis WYBRANDS (Europe septembre 2006)






Le terme grec hexaméron ne s’est jamais acclimaté en français. Il désigne soit une paraphrase des six premiers jours de la Genèse (la Sepmaine de Du Bartas est un hexaméron), soit le récit d’une action étendue au long de six journées, sur le modèle du Décaméron de Boccace et de l’Heptaméron de Marguerite de Navarre. C’est à cette seconde acception que se réfère François de La Mothe Le Vayer dans son petit Hexaméron rustique. Tout laisse à penser que l’auteur composa cet ouvrage vers 1630 et le fit imprimer à un petit nombre d’exemplaires (cinq ou trente, selon les sources), procédé alors en usage (Du Perron et Richelieu y avaient notamment recours) pour éviter les frais – ainsi que les risques judiciaires – d’un tirage plus important, et pour permettre à des amis choisis de juger l’ouvrage, sans passer par la confection fastidieuse d’autant de copies manuscrites. Quarante ans plus tard, alors que La Mothe Le Vayer est octogénaire (un âge canonique, à cette époque), le livre fut enfin offert au public. Au cours de ces quatre décennies, l’auteur avait eu le temps d’accomplir son destin et le monde celui de changer. Dans les années 1610-1620, des écrits subversifs, ou simplement sceptiques, « malsentants de la foi », pouvaient conduire leur auteur sur le bûcher. Vanini avait péri brûlé, Théophile de Viau ne se rétablit jamais du séjour en prison que lui avait valu le Parnasse satyrique, et ses amis subirent des tracasseries diverses. En 1670, la liberté de penser et d’imprimer ne régnait. pas (elle ne règne toujours pas), mais les autorités se montraient plus tolérantes – ou plus laxistes – et La Mothe Le Vayer put produire au jour ce livre qu’il tenait serré dans un tiroir depuis si longtemps. Que contient donc cet ouvrage ? On l’a qualifié de pornographique, mais ceux qui en feraient l’emplette pour se procurer ce genre de distractions ne tarderaient pas à déchanter. L’Hexaméron rustique raconte, sur six journées, le séjour à la campagne de six érudits. Les divers pseudonymes employés cachent – ou ne cachent pas – l’auteur et ses amis, Urbain Chevreau, Gilles Ménage… L’ouvrage est formé de six discussions érudites, qui montrent que l’esprit de la Renaissance avait parfois survécu aux guerres de religion. Ces six compagnons sont gens à grec et à latin, connaissant sur le bout des doigts les écrivains classiques et agrémentant leurs propos de citations grecques et latines, comme le fit le plus intelligent des humanistes, Montaigne. Ils conversent à bâtons rompus, sur des sujets en apparence inoffensifs, parfois égrillards. Ils réfléchissent : a-t-on bien compris ce que celui-ci voulait dire ? N’a-t-on pas surestimé celui-là ? Cette tradition est-elle aussi ancienne et estimable qu’il paraît ? Or, quand on commence à révoquer en doute une tradition, même la plus infime, quand on commence à cribler les témoignages dont elle s’autorise, on ne peut dire où s’arrêtera le mouvement. L’Hexaméron rustique est à l’entrée d’un chemin, au bout duquel se trouve la critique biblique du XVIIe siècle. Les grands textes chrétiens ont subi avec succès cette épreuve de l’analyse critique, tandis que d’autres religions refusent encore que leurs livres soient soumis à une étude scientifique. Le lecteur sera heureux de pouvoir disposer de ces six petits traités, dans une présentation matérielle fort attrayante, avec un liminaire de Joseph Beaude et une préface de Michel Onfray. Il regrettera, au plan scientifique, que les traductions du latin soient parfois peu inspirées, parfois franchement fautives. Mais c’est aussi une invitation (involontaire) à rouvrir son vieux Gaffiot.

Bulletin critique du livre en français, n° 676, décembre 2005 /





Lire et croire sans voiles
Hexameron rustique de François La Mothe Le Vayer
Six amis se réunissent à la campagne pour discuter, loin des bruits du monde et de la cour. Difficile d’imaginer qu’en 1630 d’abord, lors de la mise en circulation secrète de cinq exemplaires seulement, puis en 1670, lors de sa parution officielle, ce petit texte de François La Mothe Le Vayer, précepteur du futur Louis XIV et académicien, fut un objet de scandale. Au lecteur d’aujourd’hui, il apparaît comme un livre étincelant et mélancolique à la fois, à l’image de certains des tableaux énigmatiques de Poussin.
La Mothe Le Vayer met en scène, sous des pseudonymes, des proches qui tentent une expérimentation : se débarrasser des pièges de la lecture allégorique et retrouver dans l’acte même de lire la vérité d’un texte et de son auteur. La lecture allégorique, héritée du Moyen Âge, a jeté sur les pratiques de l’écrit et du lire le voile de gloses toujours plus complexes mais aussi absurdes. Ces voiles successifs ont lentement défait le lien entre texte, auteur et lecteur. Deux questions guident leur quête : lorsque je lis, qu’est-ce que je lis ? Lorsque je crois, qu’est-ce que j’exprime ? Chacun s’attaque tour à tour à une figure littéraire ou à une croyance, envisagées par le petit bout de la lorgnette. Saint Augustin devient un aimable pornographe, innocent parce qu’inconscient tandis qu’Homère est le peintre conscient du désir d’Ulysse pour Pénélope lorsqu’il décrit avec l’antre des Nymphes un extraordinaire vagin de pierre et de marbre. Quant à la croyance, elle se défait dans ce qui fonde les cultes des saints : jeux de mots et allitérations sonores. Le feu d’artifice qui éclaire les visages rajeunis des six amis est celui de mille références érudites libérées du carcan de la bienséance.
La mélancolie du texte tient à la recherche ironique mais réelle d’un lieu d’écriture et de lecture qui ne soit pas celui de la carrière institutionnelle. Pour l’heure cette recherche est vouée à l’échec. Mais nul doute qu’à eux six, du haut d’un belvédère baigné de lumières automnales, en traitant si aimablement textes, auteurs et lecteurs et en suspendant tout jugement, ces hommes ont ouvert les voies vers la liberté que nous goûtons aujourd’hui

P. D. Arald janvier 2006





Le sous-titre, les Six journées passées à la campagne entre des personnes studieuses, dit mieux le contenu de cet Hexameron de 1670, modèle du « libertinage érudit » : des facétieux, des critiques sardoniques et ironiques écharpent avec le sourire, théologies et philosophies établies et, voient les « paux de l’âme » dans le mariage du scepticisme et de l’épicurisme. Jugé « licencieux », ce livre « fit beaucoup pour la (mauvaise)réputation » de La Mothe le Vayer.
Libération, 26 octobre 2005

ISBN:ISBN : 2-90422-89-5

Auteur:La Mothe Le Vayer

Complément de titre:six journées passées à la campagne

$Prix: 27.00

Complément d~~auteur:presentation Joseph Beaude
préface Michel Onfray

Situation:nouveauté
octobre 2005

Description:un ouvrage relié Integra de 136 pages, imprimé sur papier vergé 100 g

Présentation: L’HEXAMERON RUSTIQUE, ou les six journées passées à la campagne avec des personnes studieuses, peut être considéré comme un ouvrage modèle du « libertinage érudit », qu’a défini et décrit René Pintard. La Mothe le Vayer, qui dans le livre se nomme Tubertus Ocella, a réuni, sans doute fictivement à la campagne, des contemporains connus et érudits, sous le couvert de pseudonymes plus ou moins transparents. En six jours, en somme, ils mettent à mal, sans violence, mais le plus souvent par l’ironie, les cultures, les philosophies, les théologies. Les bévues de maîtres des discours, quels qu’ils soient sont leur proie et leur pâture. Ainsi ils établissent un scepticisme joyeux et tranquille, non méthodique, ni démonstratif. De surcroît ces entretiens qui se passent dans une sorte d’oisiveté rustique, font souvent déclarer aux participants le bonheur de la campagne. Pyrrhonisme et épicurisme s’allient pour procurer l’ataraxie, la paix de l’âme.

Hexameron rustiqueHexameron rustique

Hexameron rustiqueHexameron rustique

Sur le plaisir

[1] En entreprenant de discourir sur la cause du vrai et du faux bien qui est exposée dans ces trois livres, il a paru particulièrement judicieux de maintenir cette distinction puisque nous croyons autant en l’existence de deux biens : l’un dans cette vie, l’autre dans la vie future. Il faut nécessairement traiter des deux mais en passant du premier au second. Or tout mon discours est tourné vers ce second bien que nous atteignons, selon la tradition, par deux moyens : la religion et la vertu. Mon but n’est pas de parler de la religion car d’autres l’ont déjà fait abondamment, principalement Lactance et Augustin : le premier a réfuté les fausses religions et le second semble remarquablement avoir affermi la foi véritable. [2] Pour ma part, j’ai désiré m’appliquer à examiner sérieusement et humainement les justes vertus, chemins du véritable bien. Mais qu’en est-il ? Les deux personnages que je viens de mentionner n’ont-ils pas longuement traité cette question ? Assurément, autant que je puis en juger. Mais que faire avec ces esprits tortueux qui tergiversent, s’opposent aux raisonnements persuasifs et se détournent de la vérité ? Alors quoi ? Est-ce que j’entreprends ou promets de faire moi-même plier ces récalcitrants ou ces opposants à la vérité ? Pas du tout ! Mais il me plaît d’imiter ces médecins qui devant des patients refusant des médicaments efficaces, ne les forcent pas à les prendre et leur en prescrit d’autres, soi-disant plus acceptables. Il arrive cependant souvent qu’une pharmacopée plus douce soulage plus efficacement. Et c’est ainsi que je veux procéder. Ceux qui refusent les remèdes d’éminents médecins accepteront peut-être les miens. [3] Quels sont-ils ? Je vais vous le dire mais j’indiquerai tout d’abord qui sont les malades. J’en ai entendu beaucoup, savants de surcroît - comble d’indignité ! – discourir sur le sujet. Ils s’interrogent et se demandent pourquoi de nombreux Anciens et même contemporains qui contrairement à nous ne connaissent pas Dieu et ne l’honorent pas, se disent non seulement exclus de la cité céleste mais aussi plongés dans l’obscurité infernale. Leur honnêteté, leur sens de la justice, leur foi, leur sainteté si grands et la foule de toutes les autres vertus ne les empêcheraient-ils pas, disent-ils, d’être confondus avec les scélérats, les corrompus et les criminels et livrés aux supplices éternels ? Ces individus – quelle impiété ! – n’ont pas été inférieurs, par la vertu et la sagesse, à beaucoup que l’on estime saints et bienheureux ! [4] Je suis contrarié de passer en revue ces gens-là. Ils donnent l’exemple de nombreux philosophes, de beaucoup d’autres dont parlent les philosophes et les écrivains, et de leur vie irréprochable à laquelle presque rien n’a pu être ajouté. Mais pourquoi continuer sur cette question ? Ces hommes imitent non seulement ceux qu’ils louent mais aussi – c’est le plus intolérable de tout – s’efforcent avec application de rallier les autres à leur avis, pour ne pas dire à leur folie. Qu’est-ce que déclarer que le Christ est venu inutilement dans le monde ou qu’il n’est pas venu du tout ? Pour ma part, ne supportant pas cette injure et cette ignominie faite au nom de chrétien, je me suis chargé de faire plier ces hommes de façon coercitive ou curative. Et si les témoignages de nos ancêtres, qui sont d’ailleurs d’une grande puissance, ne sont pas admis complètement, j’ai imaginé une autre méthode. Puisque j’ai dit que ces derniers attribuent tellement d’importance aux Anciens, je veux dire aux païens, en affirmant qu’ils étaient parés de toutes les vertus, je démontrerai, non pas avec mes arguments mais avec ceux de leurs propres philosophes, que la religion païenne n’a rien fait de vertueux ni de droit. [5] C’est une tâche lourde et difficile et je ne sais si elle est plus audacieuse que celles de mes prédécesseurs. Je ne vois en effet aucun écrivain qui ait promis de montrer que non seulement les Athéniens, les Romains et tous les autres qu’ils ont en haute estime, mais aussi les maîtres même de vertus, se sont tenus à l’écart de la pratique et la compréhension de ces vertus. J’avoue que, oublieux de ma faiblesse et pris par l’ardent désir de défendre notre communauté – qui est la communauté chrétienne – je n’ai pas pris garde au lourd poids dont je me suis chargé, convaincu que ce que j’entreprends dépend non de moi mais de Dieu. Comment pouvait-on en effet espérer qu’un jeune homme, pas encore une recrue, ait pu dominer un soldat exercé à la guerre depuis son plus jeune âge et qu’il ait été de loin le plus courageux parmi deux cent mille hommes ? Et bien David a tué Goliath, le Philistin de Palestine . Quoi de plus étonnant que ce jeune homme qui a mis en déroute ces mêmes Philistins contre lesquels même tout Israël n’a pas osé combattre ? Ce fut Jonathan . [6] Cessons donc de s’étonner et de penser que la tâche est ardue. Ces jeunes gens combattaient avec le bouclier de la foi et le glaive, parole de Dieu : ces armes-là assurent toujours le couronnement. Alors que je m’apprête donc à descendre sur le champ de bataille pour me battre au nom du Christ, si Jésus lui-même me donne le bouclier de la foi et me tend son glaive, comment ne pas penser à la victoire ? Comme l’un des deux que je viens de citer a pris l’arme de son ennemi pour le tuer et que ce dernier a poussé ses adversaires à s’entre-tuer, de la même manière, j’espère bien et pense que les étrangers, c’est-à-dire les philosophes, en partie je les étranglerai avec leur propre lame, en partie je les inciterai à la guerre civile et à la destruction mutuelle ; tout cela grâce à la foi qui m’habite et à la parole de Dieu.


« qu’est-ce que commettre un adultère ? Quel mot affreux ! Pourquoi faisons-nous une invective contre les adultérins s’il nous plaît de regarder attentivement la nature ? Il n’y a aucune différence si une femme s’unit à son mari ou à son amant. Exclus seulement la distinction créée par le mot pervers du mariage et tu auras fait une seule et même chose du mariage et de l’adultère. Union conjugale, alliance, mariage, quoi d’autre si ce n’est que la femme s’unit à un homme ou qu’elle devient mère de fait de son mari ? Ces deux choses peuvent être procurées à une femme par quelqu’un d’autre que son mari. Qu’est-ce que le terme ‘mari’ recouvre d’autre que celui de ‘mâle’ ? L’amant n’est-il pas non plus un mâle ? Vois s’il n’est parfois pas plus mâle que le mari lui-même (p.80)


Une « bibliothèque hédoniste » peut paraître étonnante, voire redondante, alors que notre époque semble placer le plaisir au centre des préoccupations du quotidien des hommes. Quoi de plus « naturel », en effet, que la recherche du plaisir et du bonheur dont on sait que les humains sont naturellement en quête selon les propos d’Aristote. La tradition aura su donner des exemples de vies heureuses — et c’est heureux ! Les exemples ne sont toutefois pas des modèles aisés à suivre. Le bonheur récuse les guides et le plaisir est polymorphe par essence. Max Scheler, définissant l’homme moderne comme « quelqu’un de très triste au milieu de choses très agréables », mettait le doigt sur les contradictions dont nous souffrons. La philosophie, dans ses marges — illustrées ici par les noms d’Érasme, Valla, La Mothe le Vayer, Cyrano de Bergerac, Bentham – aura fourni ses talents au service d’une pensée libre des asservissements qu’idéologues et « maîtres à penser » auront dispensé et dispensent à loisir et à tort. S’il était un nom sous lequel rassembler de si divers auteurs, ce serait celui d’Épicure. Un Épicure réacclimaté en terre chrétienne — à tel point que l’on a pu parler d’un « épicurisme chrétien », Témoignages du « libertinage érudit » selon René Pintard, plus mentionnés que lus faute d’éditions accessibles. Pas de littérature mineure, mais des ignorances majeures, des refus complices, des surdités convenues, des paresses acceptées. Il y a encore beaucoup à lire, à découvrir, à penser à nouveaux frais. Sans fanatisme, ni goût obscurantiste pour les « marges » ! Le plaisir de découvrir et de lire ces textes ne devrait pas décevoir tous ceux pour qui la culture est autre que ressassement des auteurs scolairement et universitairement estampillés. Il faut lire ces livres, rares à plus d’un titre : par la rareté des textes qu’ils donnent à lire (première traduction, magnifique, par Laure Chauvel du De voluptate de Lorenzo Valla après cinq siècles d’occultation, par exemple), mais aussi par la qualité unique de l’édition : préfaces sobres et élégantes du directeur de la collection, Michel Onfray, ou érudites, par exemple de Jean-Charles Darmon sur La mort d’Agrippine, qualité matérielle, enfin, de ces ouvrages qui honorent l’édition, dite « petite » et dont devraient rougir d’envie et de honte toutes les autoproclamées « grandes maisons ».
Francis WYBRANDS (Europe septembre 2006)






Sur le plaisir/Lorenzo Valla ; prés. Michel Onfray

La présentation élégante et soignée du De voluptate de Lorenzo Valla, publié en 1431 et traduit ici pour la première fois en français sous le titre Sur le plaisir, rend hommage à un texte longtemps méconnu et dont les enjeux restent pourtant d’une actualité étonnante. C’est sans doute en raison de cette actualité paradoxale — comment peut-on être un « chrétien épicurien « ? — que Michel Onfray a choisi de faire figurer ce titre dans sa Bibliothèque hédoniste. Nul n’est besoin cependant de stigmatiser les universitaires (p. V), d’accabler le « christianisme officiel » qui a jeté Épicure « comme dans un cul de basse fosse » (p. VII), ni de faire appel à une « déconstruction avant l’heure » (p. VIII) pour goûter pleinement le texte de Valla : il convient plutôt de le replacer dans le contexte historique et religieux du premier humanisme italien. La reproduction en fac-similé des premières pages du De voluptate dans l’édition de 1512 (pp. 3-17 et 261) invite d’ailleurs le lecteur moderne à mieux entrer dans les premiers temps de l’imprimerie — ce ne semble pourtant pas être l’édition qu’a suivie Laure Chauvet ; on regrette par ailleurs que l’épître liminaire que l’imprimeur Josse Bade adresse au théologien dominicain Guillaume Petit (reproduite p. 3) n’ait pas été traduite. Il s’agit pour Valla de « réfuter et éradiquer la secte stoïcienne » (p. 23) afin de promouvoir un christianisme qui se fonde par essence sur un épicurisme bien compris. La forme dialogique du De voluptate, dont l’emploi usuel à la Renaissance en fait l’une des formes privilégiées de la réflexion philosophique et théologique, donne à cette entreprise toute sa vivacité : en réponse à Leonardo Bruni, qui démontre que le plaisir est le seul bien (livre I), puis à Antonio Beccaldi, pour qui l’honnêteté des stoïciens n’est pas même un bien (livre II), Niccolo Nicolli, selon un art consommé — et revendiqué — de l’éloquence, propose de voir le vrai plaisir et le vrai bien dans la « foi chrétienne « (livre III). Une belle méditation sur le corps mortel et glorieux (III, 23) précède l’évocation poétique d’un Paradis où chaque bien d’ici-bas s’épanouira en plénitude. Le rire n’est pas absent de ce dialogue, ni l’humour : si Antonio a su durant son séjour terrestre apprendre le grec en plus du latin, il comprendra et parlera, dans la Jérusalem céleste, toutes les langues… L’acuité des analyses que propose Valla sur les fausses religions et l’oubli des choses divines (pp. 210-211) ainsi que la récusation qu’il fait d’une religion morbide et accusatrice qui pousserait au martyre sont toujours pertinentes. La précision avec laquelle il fait l’archéologie du mot « plaisir » impose de fait à la pensée la plus contemporaine de maintenir une exigence sans faille.
Bulletin critique du livre en français, n° 679, mars 2006




Les amis de la Terre et les amis du Ciel ne sont pas fatalement ennemis entre eux. Comme le note Onfray, dans une préface pondérée, intelligente et qui ne lui ressemble guère : «La terre d'Epicure et le ciel du Christ n'entrent pas en contradiction, mais s'appellent, se nécessitent et se complètent.» Ainsi est-ce au nom du Christ que Lorenzo Valla prend la défense des épicuriens, dans son traité Sur le plaisir dont Encre marine publie la première édition française... Car Jésus fut, dit-il, «l'unique à indiquer l'existence agréable entre toutes, la plus surabondante en voluptés». Si le péché consiste dans ce qui trouble l'âme, et si le plaisir suppose le moins de tristesse et le plus de volupté possible, alors, dit Valla, «le plaisir est le seul bien». Mais s'il n'y a pas de religion sans plaisir, il n'est pas non plus de plaisir sans tempérance. Les véritables disciples d'Epicure, comme Erasme ou Valla, ne sont pas les débauchés... mais plutôt ceux qui, avec Erasme, «échangent les vrais biens de l'esprit contre les voluptés illusoires des sens»...
Raphael Enthoven, Lire, juin 2005



Cet essai de Lorenzo Valla « Sur le plaisir » fait partie de ces textes qui, parce qu’ils ont été cités de manière frauduleuse pour faire passer leur auteur pour ce qui n’est pas, sont restés victimes de l’ignorance et des malentendus. La traduction nous en offrent aujourd’hui Michel Onfray nous fait découvrir non seulement jaillissement d’une pensée originale, mais aussi un Lorenzo Valla dégagé de ces critiques malveillants.
Premier philosophe à réhabiliter Epicure Valla montre comment le plaisir, évitant les passions tristes autant que les jouissances qui aliènent est utile à chacun dans sa relation et avec Dieu et avec le monde.

Jean Borel Le Nouvelliste 28 décembre 2004

ISBN:ISBN : 2-909422-84-4

Auteur:Lorenzo Valla

$Prix: 35.00

Complément d~~auteur:Préface michel Onfray

Situation:nouveauté
septembre 2004

Description:un volume relié Integra de 268 pages imprimé sur papier vergé

Présentation:FINALEMENT, je n’aurai aucun scrupule et pendant que je poursuis le plaisir, je ne regarderai rien d’autre, de telle sorte que je n’aurai de respect pas même pour les religieuses et les moniales, que même Ovide n’osa pas injurier, recommandant aux femmes mariées et soumises :

Loin d’ici, étroites bandelettes, insigne de la pudeur, et toi aussi, robe longue, qui couvres la moitié des pieds.

Je ne me soucie pas de ce qu’a dit Ovide car à mon avis, il a parlé autrement qu’il a pensé.
Pour ma part – vois avec quelle liberté et quelle licence je réplique –, j’avance ceci : celui qui le premier a inventé le statut de religieuse, a introduit une coutume abominable qu’il faut faire reculer vers les confins de la terre ; bien qu’ils s’attachent au terme de religion, qui est davantage superstition, bien qu’ils les appellent des religieuses et des moniales, bien qu’ils souhaitent pour ce fait l’autorité de Pythagore, dont la fille, d’après Timée, fut vouée à un chœur de vierges et souhaitent celle de Diodore le socratique dont les cinq filles admirables pour leur pudeur ont été citées par Philon, maître de Carnéade. Cependant je dirai le fond de ma pensée : les courtisanes et les prostituées honorent davantage le genre humain que les femmes sages et sanctifiées.


Sur le plaisirSur le plaisir

Sur le plaisirSur le plaisir

l\'épicurien
et autres banquets

Le banquet profane


CHRISTIAN, AUGUSTIN, ÉRASME et d’autres CONVIVES.

AUGUSTIN. — Pour moi, je fais peu de cas des stoïciens et de leurs jeûnes. Mes louanges et mon approbation vont plutôt à Épicure qu’à Diogène, ce cynique qui se nourrissait de légumes crus et d’eau claire. Aussi, je ne m’étonne nullement que, roi chéri de la Fortune, Alexandre ait mieux aimé être Alexandre que Diogène.

CHRISTIAN. — Moi non plus, bien que chétive créature, je ne voudrais pas troquer ma philosophie contre celle de Diogène ; peut-être que ton Cratius s’y serait aussi refusé. Les philosophes contemporains sont plus raisonnables ; ils se bornent à disputer à la manière des stoïciens, et, pour leur genre de vie, rendraient des points à Épicure lui-même. Je range la philosophie au premier rang des choses excellentes, à condition de s’y adonner avec modération. Je n’approuve pas qu’on en abuse. C’est en effet une matière aride, stérile et austère. Un malheur m’arrive-t-il, ou suis-je malade, je me rabats immédiatement sur la philosophie comme sur un médecin, et à peine ai-je recouvré la santé que de nouveau j’y renonce.

AUGUSTIN. — Je partage ton avis, et tu as bien philosophé. Salut donc à toi, philosophe, non de l’école du Portique, mais de celle de la cuisine.

CHRISTIAN. — Qu’as-tu Érasme, que tu fasses si grise mine ? Que veut dire ce front sourcilleux ? Pourquoi ce silence ? Serais-tu furieux contre moi pour t’avoir convié à chère si frugale ?

ÉRASME. — Je t’en voudrais, au contraire, de t’être mis en frais pour moi. Augustin t’avait sévèrement interdit de préparer en son honneur un banquet de fête. Après ceci, tu désires que nous ne revenions jamais plus, car seuls donnent pareil festin ceux qui ont décidé de s’en tenir là. Quels invités te semble-t-il donc recevoir ? Tu as l’air d’avoir préparé un repas, non pour des intimes, mais pour des satrapes. Nous prendrais-tu pour des débauchés ? Ceci ne s’appelle pas traiter les gens, mais les rassasier pour trois jours.

CHRISTIAN. — Tu vas donc, toi aussi, faire ton Déméa ? Tu me querelleras demain tout ton soûl ; pour aujourd’hui, imite, s’il te plaît, Micion. Quand nous serons à jeun demain, nous discuterons des frais ; pour l’ins-tant, il sied de ne prêter l’oreille qu’aux propos badins.

AUGUSTIN. — Christian, que préfères-tu, le bœuf ou le mouton ?

CHRISTIAN. — Le bœuf me plaît davantage, mais je trouve le mouton plus sain. L’esprit humain est ainsi fait que ses préférences vont à tout ce qu’il y a de plus nuisible.

AUGUSTIN. — Les Français ont un goût fort vif pour le porc.

CHRISTIAN. — Ils aiment ce qui ne coûte guère.

AUGUSTIN. — Sur cet unique point, je suis Juif et je ne déteste rien tant que le cochon.

CHRISTIAN. — Tu n’as pas tort, car cette viande est malsaine. A ce sujet, je ne partage pas l’avis des Français, mais bien celui des Juifs.

ÉRASME. — Pour moi, j’aime également le mouton et le porc, mais d’une manière toute différente. Je mange volontiers du mouton, parce que j’en suis friand, et je ne touche pas au cochon, bien que je l’aime, de peur qu’il ne me fasse du mal.

CHRISTIAN. — Érasme, tu es homme de bonne compagnie et d’humeur joviale. Vraiment, je m’étonne souvent à part moi que les palais humains aient des goûts si différents. Car, pour citer les vers d’Horace :

Ai-je trois convives, chacun me semble être d’une autre race, Tant la variété de leur goût réclame des mets différents.

ÉRASME. — Bien que, au dire de l’auteur comique : Autant d’hommes, autant d’opinions et autant de manières de vivre, personne ne m’amènera pourtant à croire que la diversité des esprits soit plus grande que celle des palais. Vous auriez bien de la peine à découvrir deux hommes aimant les mêmes choses. J’en ai connu beaucoup qui ne pouvaient tolérer même l’odeur du beurre ou du fromage ; la viande donne des nausées à quelques-uns ; celui-ci ne souffre pas le bouilli, celui-là le rôti. Nombreux sont ceux qui préfèrent l’eau au vin, et, cas incroyable, j’ai vu un homme qui n’usait ni de pain ni de vin.

CHRISTIAN. — Et de quoi vivait ce pauvre diable ?


Une « bibliothèque hédoniste » peut paraître étonnante, voire redondante, alors que notre époque semble placer le plaisir au centre des préoccupations du quotidien des hommes. Quoi de plus « naturel », en effet, que la recherche du plaisir et du bonheur dont on sait que les humains sont naturellement en quête selon les propos d’Aristote. La tradition aura su donner des exemples de vies heureuses — et c’est heureux ! Les exemples ne sont toutefois pas des modèles aisés à suivre. Le bonheur récuse les guides et le plaisir est polymorphe par essence. Max Scheler, définissant l’homme moderne comme « quelqu’un de très triste au milieu de choses très agréables », mettait le doigt sur les contradictions dont nous souffrons. La philosophie, dans ses marges — illustrées ici par les noms d’Érasme, Valla, La Mothe le Vayer, Cyrano de Bergerac, Bentham – aura fourni ses talents au service d’une pensée libre des asservissements qu’idéologues et « maîtres à penser » auront dispensé et dispensent à loisir et à tort. S’il était un nom sous lequel rassembler de si divers auteurs, ce serait celui d’Épicure. Un Épicure réacclimaté en terre chrétienne — à tel point que l’on a pu parler d’un « épicurisme chrétien », Témoignages du « libertinage érudit » selon René Pintard, plus mentionnés que lus faute d’éditions accessibles. Pas de littérature mineure, mais des ignorances majeures, des refus complices, des surdités convenues, des paresses acceptées. Il y a encore beaucoup à lire, à découvrir, à penser à nouveaux frais. Sans fanatisme, ni goût obscurantiste pour les « marges » ! Le plaisir de découvrir et de lire ces textes ne devrait pas décevoir tous ceux pour qui la culture est autre que ressassement des auteurs scolairement et universitairement estampillés. Il faut lire ces livres, rares à plus d’un titre : par la rareté des textes qu’ils donnent à lire (première traduction, magnifique, par Laure Chauvel du De voluptate de Lorenzo Valla après cinq siècles d’occultation, par exemple), mais aussi par la qualité unique de l’édition : préfaces sobres et élégantes du directeur de la collection, Michel Onfray, ou érudites, par exemple de Jean-Charles Darmon sur La mort d’Agrippine, qualité matérielle, enfin, de ces ouvrages qui honorent l’édition, dite « petite » et dont devraient rougir d’envie et de honte toutes les autoproclamées « grandes maisons ».
Francis WYBRANDS (Europe septembre 2006)






Quand on les interroge à ce sujet, l'immense majorité des éditeurs affirment, la main sur le coeur, que c'est la qualité d'un livre - et non l'éventualité de son succès - qui dicte sa publication, mais peu d'entre eux mettent effectivement ce principe en pratique. Parmi ces résistants d'un autre temps à la loi du marché, il faut compter Jacques Neyme, et son indispensable maison d'édition Encre marine. «Je veux la beauté pour tous, et non plus réservée à une élite... Jacques Neyme publie, dans sa Bibliothèque hédoniste - avec la complicité de Michel Onfray - des textes merveilleux où il apparaît que plaisir et religion sont faits pour s'entendre. «D'après Epicure, écrit Erasme, la félicité humaine réside dans la volupté, et il tient pour l'existence la plus fortunée celle qui connut le maximum de plaisir et le minimum de désagréments...
Raphael Enthoven, Lire, juin 2005



Agapes et volupté
L'Épicurien et autres banquets d’Érasme

Au coeur de ces quatre textes d'Érasme se tissent des liens inattendus, voire inespérés, entre chair et spiritualité, et s'instituent des correspondances entre les nourritures terrestres et celles de l'âme. Ainsi, de L'Épicurien au Banquet profane, du Banquet religieux au Banquet disparate, c'est bien de la réconciliation entre le matérialisme, sous sa forme antique, et du Christianisme dont il est question. C'est avant tout à une improbable énigme éthique qu'Érasme se confronte dans ses Dialogues. Si tout n'est que matière et agrégation réglée d'atomes, autrement dit si tout est corps, l'âme, la mort et Dieu lui-même ne sont que des événements d'ici-bas, et en ce cas tout est autorisé car Paradis et Enfer, transsubstantiation et Trinité, Jésus-Christ et ses apôtres ne sont que des fictions, des superstitions. Sans l'au-delà des corps c'est le sens et la force de toute discipline qui se trouve abolie.
Or, ce qu'Érasme trouve chez les antiques c'est bien cette idée très moderne que le corps, s'il est bien un destin, n'est en rien une fatalité, qu'il peut être changé, contrôlé et discipliné par l'âme elle-même. C'est aux victuailles, aux mets, au gibier en sauce comme aux légumes farcis que va s'attacher la réflexion de l'auteur et de ses personnages. En effet, repas, dîners et banquets fournissent tout à la fois un cadre à la vie publique, à une civilité à définir et à respecter, mais aussi l'épreuve par excellence où le corps doit modérer volupté et jouissance, se hausser contre tout abus possible à la hauteur de la dignité de l'âme. Or, nous avons un corps, et mieux que quiconque Épicure nous a appris à en faire bon usage, en jouissant de la mesure, du contrôle de soi, afin de nous élever à notre grandeur d'homme contre l'animalité. Partant, dès que l'on est homme il est possible de viser Dieu, de vouloir Dieu, et c'est en mangeant à la gauche d'Épicure et en face de Jésus-Christ qu'Érasme nous convie à l'exégèse de la bible. Rejouant la Cène, ces quatre banquets sont autant des manuels de savoir-vivre que des moments de la compréhension de soi expliquant subtilement que la volupté est peut-être plus chez le Franciscain que dans les orgies de nos contemporains.

Sébastien David (Livre et lire Arald, novembre 2004)

ISBN:ISBN 2-909422-80-1

Auteur:Erasme
presentation de Michel Onfray

Complément de titre:le banquet profane
le banquet religieux
le banquet disparate

$Prix: 22.00

Situation:nouveauté
mai 2004

Description:Un ouvrage 22.5 x 16, relié integra, avec tranche file et signet, de 160 pages imprimé sur papier Vergé 100 g

Présentation:Érasme (1467-1536) fait partie des inconnus célèbres : personne n'ignore son nom, tout le monde connaît l'Éloge de la folie, mais qui l'a vraiment lu ? On le réduit la plupart du temps à une étiquette commode qui dispense d'aller plus loin : le voilà pour l'éternité l'Humaniste emblématique, et l'affaire est réglée… La littérature le renvoie à la philosophie, – trop d'idées –, et vice versa, – pas assez de charabia. Ainsi est-il devenu un philosophe libre pour hommes libres… Érasme illustre un courant que l'historiographie classique de la philosophie conçoit mal, donc ignore : le christianisme épicurien. Pourtant, de Lorenzo Valla (1407-1457) à Gassendi (1592-1655) en passant par Marsile Ficin et Montaigne, ce courant est vivace pendant plus de deux siècles. Il formule une synthèse originale entre le christianisme et l'épicurisme, la réalisation de l'un coïncidant avec celle de l'autre… La publication de trois des Colloques d'Érasme – Le Banquet profane (1518), Le banquet religieux (1522) et L'Épicurien (1533) – permet de découvrir cette pensée que l'Église officielle a ignoré superbement, ouvrant dès lors un boulevard à la Réforme…

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