Coll. 'La parole en acte'

Treize années d’édition consacrées à publier des textes de philosophie, de critique littéraire, d’esthétique, de poésie, imprimés à l’encre bleu marine sur papier filigrané, non rogné, avec le souci de mettre en consonance le fond et la forme...

(Version imprimable du 05/07/2007 10:18)

Guérir ou désirer ?

INTRODUCTION
Le frémissement de la voix, chanson d’absence.


« … Et l’éventail des cèdres aérait. » Je voudrais moi aussi, ma maison apaisée, en anxiété d’amours, me retrouver au-delà de l’obscur, avec ma tête reposant sur l’épaule de l’aimé, jouir de cette caresse subtile de l’éventail des cèdres, frémissement à peine sensible au creux de mon oreille, haleine si douce qui se glisse par le glacis du cou vers mon épaule, absence d’une voix, sonore à peine, qui me transperce, me parcourt, m’assoiffe, me possède, me rend autre, au-delà de la maîtrise, insouciante et soumise, toute à lui, dégagée de l’isthme qui me tient, comme un désir de péninsule, aux écueils d’un savoir impérieux, pour me laisser enfin me donner, vaincue, au souffle savoureux d’une autre voix.
« …Dans la cave intérieure de mon aimé j’ai bu… », oui, j’y ai bu, entendant le souffle de sa voix comme un flot de lumière, l’ai perdue aussitôt et la cherche impatiente, transie d’amour en son attente, parce qu’un instant, en ce bain d’abandon, j’étais libre de la malédiction de l’homme, organisme vivant, support, proie et victime de la parole qui le fonde, plus assujetti que sujet. « Homme » et « femme » sont devenus en espagnol des interjections, mais d’un emploi bien distinct : le premier introduit l’emphase, le deuxième l’amorce d’une plainte. Ainsi pourra-t-on dire : « Homme, Marie, quel plaisir de te voir ! » ou « Femme, ne sois donc pas si sensible ! ». Ou encore, lier les deux en accolade pour mélanger l’emphase avec la plainte : « Homme, femme, il ne voulait pas te vexer ! »… Le vocable « homme » est, en vérité, cet isthme qui grippe ma parole à la malédiction des péninsules.
« …Le troupeau je perdis que poursuivais naguère. » Il est chasseur de certitudes, contempteur de l’insensé, fabriquant de concepts qui le tiennent avec la laisse même avec laquelle il croit tenir l’univers, chasseur, chasseur, emplissant chaque creux, incapable d’émouvoir le bruissement ténu de l’ongle sur la soie. L’homme est l’empereur qui s’exonère en ambition de traces, et qui prétend les suivre alors qu’il est le seul animal capable d’inventer des fausses traces .
« …Et quand je suis sortie, en toute cette plaine, chose ne savais plus… » C’était une soirée de juillet, à l’orée des vacances ; les invités avaient mentionné les problèmes qu’ils rencontraient avec le cadet de leurs enfants, souci dont, disaient-ils, ils l’entretiendraient en une autre occasion. L’hôte s’absenta un instant ; à son retour, il s’aperçut que les invités avaient abordé le sujet, s’adressant à son épouse, à son ami et à son absence… En reprenant sa place, l’hôte se rendit compte qu’il ne pouvait pas remettre un « homme » à l’endroit de ce vide qui, l’instant d’avant, avait permis l’avènement d’une parole sans cesse remise à plus tard. Il s’est alors absenté de lui-même, acceptant d’y perdre son champ de trace, de rester tout entier en cette plaine qu’est la peau, pour préserver ce vide de « Moi » qui est le seul capable de faire une place à l’écoute véritable. Lorsqu’il allait partir, doutant encore, l’invité posa une dernière question à son hôte, à propos de son fils souffrant. « Vous savez, lui répondit celui-ci, c’est comme lorsque vous vous rongez les ongles ; vous croyez le faire parce qu’ils accrochent et, ce faisant, vous vous fabriquez de nouvelles accroches à mordre, pour plus tard. Votre fils doit trouver les mots qui accrochent en lui et qu’il veut mordre, pour en finir avec la répétition de cette souffrance. » En partant, l’invité paraissait apaisé.
Voir, juger, agir… Trois verbes qui pourraient résumer la conduite de l’homme moderne, promis à trancher dans la chair du doute, chaque risque de maladie, de subversion de l’ordre bourgeois, métastase insupportable, comme une brûlure de banlieue, qui risque d’affaiblir ses chances de parvenir à la mort, flexible et en bonne santé, en un mot : heureux.
Écouter, ne pas juger, laisser venir… Trois autres verbes, qui introduisent la possibilité de la « libre association de la parole », qui ne signifie pas liberté d’action mais d’occurrence aléatoire du désenchaînement des mots, de dire en dehors de la fabrication d’un semblant, d’une fausse trace : créature, ta vérité est passée en ce point précis d’absence, au creux de ta parole en souffrance. « …et l’on prend congé, insensiblement, des petites choses, comme les arbres qui, l’automne venu, vont perdre leurs feuilles. Allons-nous-en où personne ne nous juge, où personne ne nous dise nos torts. Allons-nous-en, éloignés du monde, là où il n’y a pas de justice et pas d’autre loi que notre amour. »
Voir ou écouter ; je vois, j’ois ; le regard et l’ouïe, l’imagerie médicale ou la répercussion de la voix, l’écoute des réflexes… Un regard qui transforme le souffle en colombe, une voix pour abattre murailles et citadelles. Une voix entre deux, ni de l’une ni de l’autre, mais de cet Autre absent dont chaque mot se source, dont chaque soif se tient.
Juger ou ne pas juger ; les maîtres du discernement, les spécialistes du Bien, tous ceux incapables d’accueillir l’inexplicable, experts en inventaires ou récipiendaires des catalogues du droit de fait… Mais quel discernement ? Ne pas juger, attentive à la coupure, dessinatrice de tranchants, voyageuse des bords de l’impossible, de ce qui reste à inventer, à jamais différent, irréductible à la reconnaissance, mais accueillant la découverte, à chaque fois nouvelle naissance, insensible à la morale, pour recevoir l’amour comme un don incertain dont chacun est responsable de bâtir la joie.
Agir ou laisser venir ; ce n’est pas le même tranchant, ce n’est pas la même position, ce n’est pas le même sujet de l’action. L’agissant, après avoir jugé, se situe du côté de la doctrine pour discerner le miracle ; l’accueillant, qui laisse venir parce qu’il n’a pas jugé, discerne le miracle qui subvertit la doctrine. Mais laisser venir c’est toujours l’ouverture à cette grâce impossible qui me discerne .
La psychanalyse n’est pas et ne pourra jamais être une manière de guérir ; la vocation de la psychanalyse est de psychanalyser , soit de permettre l’avènement d’une parole de désir dépouillée de la gangue des mots qui tiennent l’homme arrimé au semblant. Taillemer : saillie au-devant de l’étrave pour tracer mon fleuve, ma coulure, ma stèle, mon destin.

« Ce livre n’est pas un livre comme les autres, entre roman et plaidoyer, c’est un texte à la frontière, au bord, qui est écrit, amoureusement écrit et édité. Au bord de l’intime, mais aussi capable de poser la question de la castration de l’analyste tout autant que celle du statut social de la psychanalyse. La situation contemporaine est la suivante : d’un côté les trois verbes maîtres de l’homme moderne et pragmatique : "voir, juger, agir", l’errance et le doute sont proscrits. De l’autre : "écouter, ne pas juger, laisser venir", se faire terre d’accueil de l’altérité. Comment la rencontre des deux est-elle possible ? Comment conserver une psychanalyse vivante quand la catégorie devient reine ? « Guérir ou désirer » rappelle que l’analyste, depuis sa posture psychique, ne doit pas quitter des yeux la société dans laquelle il exerce, conduisons-nous en « citoyens analysés » comme le proposait Françoise Dolto. Précisément parce que la société a du mal à endurer ce que la psychanalyse impose. Ignacio Gárate-Martínez lui, en impose et dès le début dans une introduction où Nietzsche et Platon se saluent : la psychanalyse n’est pas une pratique bourgeoise, elle n’est pas là pour faire écho au ronron d’une société satisfaite d’elle-même, effrayée par la moindre souffrance, offrant ses molécules analgésiques à la première larme. Elle n’est pas là non plus pour guérir les sujets de leur singularité. Avis à tous ceux qui auraient aimé confondre le psychanalyste et le médecin, la psychanalyse ne se fixe pas pour but le "mieux-être", elle ne cherche pas à faire de son patient un homme en "bonne santé". Elle n’est pas intéressée par la production en série d’un sujet aseptisé, qui se tiendrait bien et pratiquerait une sexualité dans les clous. Cette idée d’un mieux- être apparaît à l’auteur comme le pire de la psychanalyse. Le psychanalyste doit s’interdire de vouloir le bien de son patient, il n’est pas là pour ça. Le bien ne signifie rien sans eros. Platon le savait déjà. Le symptôme « c’est de souffrir d’avoir une âme » déclare Lacan en 1975, soyons donc prudent avec le surgissement et les torsions de l’âme de chaque patient. »

Laurence Joseph, dans le Carnet Psy


«…Poursuivons par ce que l’on pourrait appeler de la rêverie biographique analytique. Ignacio Garate-Martinez, membre d’Espace Analytique, s’inscrit dans l’héritage de Maud Mannoni. Dans Guérir ou désirer ? Petits propos de psychanalyse vivante (Michalon « encre marine », 2007, 194 pages. ISBN 978-2-84186-376-1), il croise les évocations cliniques et son propre parcours pour préciser sa conception de l’analyse : « le dire en psychanalyse est agonique, ce n’est pas une recherche qui viendrait percer l’énigme de la nature, fut-elle humaine /…/ la lumière des Lumières, que l’on nomme raison, lui est indispensable mais pas suffisante. Parce que la psychanalyse vise, au-delà de l’emploi des mots, une autre lumière entraperçue et déjà absente. Beaucoup prédirent l’agonie de la psychanalyse pour ne pas en saisir la jaculation. » Il s’agit d’inventer la vie, selon la scansion et la musique des mots, capable de susciter de nouveaux possibles ; de refuser la société du handicap et d’ouvrir à ce qui permet de savourer la vie. Les moments narratifs ou poétiques sont suggestifs, « comme un pouls qui frappe les ténèbres » selon le poème de G. Celaya qu’il donne comme titre à son chapitre 4… »

Dominique Bourdin, Chronique numéro 9, dans « du côté des livres » sur le site de la Société Psychanalytique de Paris



«…cet essai a du style, un style, celui d’un homme libre ! Libre de sa pensée et de son écriture ! Il ne fait que ce qu’il veut, il va où il veut et comme il veut Ignacio Gàrate Martinez ! Il nous livre « autant de petits propos lâchés au vent pour dire, encore, l’insensé d’une psychanalyse toujours vivante en moi »…” ; et il nous y entraîne malgré nous mais aussi drainant notre adhésion pleine et entière. …/… Culture et profondeur de la réflexion président à son discours ; s’y ajoute une pincée de poésie car après tout, il faut se faire un peu poète pour attester des points de rencontre du réel auxquels on a eu à faire, points d’articulation d’une analyse où l’inconnu devient savoir : savoir d’une mémoire oubliée qui surprend indéfiniment d’aborder les littoraux inexplorés, ces bords qui font frontière et permettent d’accéder à la subjectivation de sa propre mort. Il s’agit bien là d’une PAROLE EN ACTE, d’une parole libre d’oser, comme le propose le titre de cette collection, en harmonie avec le propos. »

Florence Plon, Kiosque, sur le site Psychassoc

ISBN:978-2-84186-376-1

Auteur:Ignacio Garate- Martinez

Complément de titre:petits propos de psychanalyse vivante

$Prix: 23.00

Situation:nouveauté
mars 2007

Description:un ouvrage de 196 pages , 22x16.5 cm imprimé sur paier vergé 100g non rogné

Présentation:Ce livre ne pourra donc pas être « contre », ni réponse à la noirceur des livres, mais ouverture : au flux de la voix qui tente de dire et sait que c’est un autre qui me parle dans le flux. Dire contre, n’est-ce pas collaborer au perfectionnement de ce que l’on croit combattre ?
La psychanalyse n’est pas et ne pourra jamais être une manière de guérir ; la vocation de la psychanalyse est de psychanalyser, soit de permettre l’avènement d’une parole de désir dépouillée de la gangue des mots qui tiennent l’homme arrimé au semblant.
Alors, guérir ou désirer ? Penser la guérison ou guérir de la pensée ? Penser la guérison implique une maîtrise du corps comme totalité, de le doter d’une unité et d’une complétude dont nous pourrions devenir les propriétaires, évaluer les avancées, mesurer les effets…
Guérir de la pensée suppose un corps insoumis à la maîtrise de l’âme ; un corps qui échappe à l’immédiateté du « oui » (je suis tout « oui »), pour penser d’abord le « non » (je « ne » suis pas tout), et s’en écarter et entendre l’altérité qui le traverse comme un souffle.
Guérir de la pensée consiste à se séparer de l’âme et, par cet acte créateur, dire « oui ». Un autre « oui » : le « oui » indigné d’un corps traversé par le souffle d’une absence, et qui s’ouvre au désir et le convoque, le crée, le fait exister. Un « je dis oui » qui parcourt la distance entre sa pensée et l’insu de son corps dont il se fait la toise : il devient le « je » d’un savoir insu. Il invente un dire que la pensée ne maîtrise pas, un dire ouvert à l’absent. Cet absent qui refuse de se laisser prendre, qui s’échappe, qui ne sera jamais la proie d’un système achevé ou fermé sur lui-même. C’est le jeu d’un dire créateur qui produit la rencontre inespérée.
Affaire de littérature alors? Ce ne serait pas insultant, la littérature c'est le récit de la vérité dépouillée de la certitude, mais ce n'est pas ça seulement. Ce qui différencie les jaculations mystiques de la littérature, est précisément l’avènement d’un dire traversé par le rien : un dire de désir sur ce rien qui me divise, qui me déchire d’absences.
C’est pourquoi la littérature psychanalytique ne prétend pas parvenir au dire objectif d’une expérience, mais pratiquer, comme devoir éthique, l’expérience d’un dire comme jaculation.

Ignacio Gárate Martinez est écrivain et psychanalyste membre d’Espace Analytique ; il exerce à Bordeaux depuis 1982. Formé dans le sillon de Freud et de Lacan, il a construit son rapport à l’éthique de l’expérience psychanalytique à partir de l’héritage spirituel de Maud Mannoni et l’empreinte vivace de l’enseignement de Francesc Tosquelles, Octave Mannoni, Michel de Certeau, Xavier Audouard, Joël Dor. C’est dans ce désir d’ouverture et de militer pour une « politique de la psychanalyse » qu’il a fondé l’Espace analytique d’Aquitaine et du Sud-Ouest et dirige aux éditions érès la collection « La Clinique du transfert », et « la parole en acte » pour les éditions encre marine, dont cet ouvrage est le deuxième titre.

Guérir ou désirer ?Guérir ou désirer ?

La part du rêve dans les institutions

Avant-propos

Dans tous les pays du monde, lorsque le vigneron élève son vin dans une barrique, la porosité du bois qui en constitue les parois laisse s’évaporer une partie des liquides dans une proportion que l’on ne saurait négliger. On appelle cette évaporation : « la part des anges ». Jour après jour, le paysan compense cette part des anges en ajoutant du vin. On appelle cette compensation : l’« ouillage ». La plupart des grands vins qui réjouissent nos cœurs sont nés dans ces conditions.
Un institution de soins, médico-sociale ou d’éducation, c’est un être vivant comme l’est aussi le vin. Ici les anges sont les rêves, et si les institutions écartent cette part du rêve, cette part offerte au rêve, elles s’étiolent, se referment et ne produisent plus les effets escomptés. Ce rêve, c’est la régulation qui le fournit ou plutôt l’entretient. Si aucun régulateur ne vient plus accomplir cet ouillage dans le tonneau institutionnel, alors la pratique s’évente, s’aigrit et finalement se mue en vinaigre. Pour vivre, une institution a besoin de cette part du rêve qui semble être une perte de prime abord ; mais cette perte est indispensable, à l’instar des vins les plus précieux, pour lui assurer structure et qualité. Cette perte est un gain en définitive.
Voilà l’état d’esprit qui m’a guidé pour écrire ce livre. J’ai voulu analyser les rouages de ce qu’on appelle régulation, supervision, ou encore analyse des pratiques selon deux points de vue différents : rendre compte d’une part, sans toutefois tomber dans la banalité du simple témoignage ; et proposer des supports théoriques pour en éclairer les bases, pour tenter d’écrire les prémisses d’une théorie de la régulation.
Quelle en serait la nature ? À la lumière de quinze années de pratique en tant que régulateur, il m’apparaît clairement que toute théorie de la régulation ne saurait se passer de Winnicott (le holding), de Bion (la fonction-a) et de Lacan (la métaphore paternelle). Holding, en effet, parce que tous les corps, même les institutions, sont soumis à la terreur de la chute sans fin, et qu’un holding psychique leur est indispensable. Mais qui portera le porteur ? Dans quels emboîtements de holdings se fera l’appui nécessaire à la pensée ?
Pensée justement, tel que Bion en a défini l’approche dans la suite de la Formulation sur les deux principes de l’advenir psychique de Freud, grâce à sa fonction-a. Penser est en effet vital, mais comme toute vie, penser reste soumis à l’entropie – que Lacan propose d’appeler anthropie –, c’est à dire à la perte, à l’usure – cette part des anges. Il nous faut donc penser une véritable fonction-a de la fonction-a, ce que je propose d’appeler fonction a². Ce sont ces emboîtements institutionnels qu’il nous faut examiner.
Question enfin de la métaphore, ou de la tiercéité au sens de Pierce, de l’institution du tiers dans le récit tel que celui-ci ne reste pas simplement idiot, désespérément adhérent au vécu, au quotidien, mais décolle dans la symbolisation du récit pour en constituer du sujet, ce qui reste après tout au cœur de toute entreprise thérapeutique.
Je voudrais dire enfin que cette triple base de Winnicott, de Bion et de Lacan est en soi un hommage ici rendu à Maud Mannoni, ne serait-ce que parce qu’elle fut une des premières à articuler ainsi des approches théoriques que d’autres voulaient définitivement cloisonnées et d’une étanchéité à toute épreuve. Elle fut, dans ce domaine aussi, un inventeur. Je ne l’oublie pas.

Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de commencer par faire l’éloge de la présentation matérielle de ce livre à la typographie élégante que font ressortir la mise en page, la qualité du papier vergé et l’encre bleu marine utilisées.
Sur le fond, Claude Allione conduit une réflexion passionnante autour de l’utilisation souvent floue qui est actuellement faite des termes régulation, supervision et analyse des pratiques quand il s’agit de parler du travail que peut être amené à faire un psychanalyste auprès d’une équipe du secteur sanitaire ou social. Il affirme que la psychanalyse doit insuffler une éthique de la régulation. Ce qu’il fait en développant une série de réflexions à partir des apports de Bion, de Winnicott et de Lacan.
Il affirme la nécessité d’un temps suffisant pour que puisse se développer dans ce type de pratique l’expérience d’un trajet pour les équipes concernées et que puisse être abordée l’analyse des expériences de transfert, il montre que cette temporalité est souvent mise en cause par l’institution qui interrompt la démarche sous forme d’acting out, si l’on ne prend pas suffisamment garde au volontariat des participants, mais aussi à définir qui formule la demande et l’objet de l’intervention. « Pourtant la psychanalyse reste la référence centrale, il me semble hasardeux de prétendre penser la régulation d’équipes sans s’appuyer sur les phénomènes du transfert, sans repérer les éléments centraux de la constitution du sujet, sans avoir en mémoire les écueils du signifiant, sans se préoccuper du jeu pulsionnel, sans s’inspirer d’une éthique que la psychanalyse seule a su incarner […] car la régulation est avant tout un acte de parole, c’est le verbe qui la fonde. »

LA SUPERVISION

Claude Allione, s’il utilise le terme générique de régulation, fait des distinctions : « La supervision clinique s’occupe de traiter les relations éducatives, techniques et thérapeutiques que l’équipe entretient avec tel ou tel patient ou groupe de patients (et inversement). » Si à la demande des participants répond chez l’intervenant un sentiment de comprendre, la démarche risquera de bloquer le processus. Selon Jean Oury, « l’analyse du transfert est justement là pour empêcher ce comblement et permettre à l’analyste de quitter cette place leurrante où il se figure comprendre » . On travaille les situations proposées par les participants. Il est important, à ce propos de noter qu’un tel travail ne peut pas être centré sur la situation elle-même puisque l’analyse porte sur le récit fait par un participant d’une situation.
L’énonciation est donc plus importante que l’énoncé du discours qui, en aucun cas, ne peut être prise pour la réalité de la situation.
La supervision se centre donc moins sur la pratique que sur l’écoute de ce qui s’y joue de la subjectivité des intervenants et des usagers.

LA RÉGULATION

La régulation dont il montre la connotation mécaniste et les affinités avec le monde des ressources humaines, traite quant à elle, des relations dans l’équipe indépendamment des personnes accueillies. Dans la régulation, le but n’est pas tant de travailler les contenus que d’aider à l’expression et à la circulation de la parole : l’approche est à la fois psychosociale et clinique. C’est dans ce cadre que les travailleurs sociaux ou les soignants vont interroger aussi bien leur attitude professionnelle que le fonctionnement de l’institution, ainsi que leur place dans celle-ci.
La régulation concerne essentiellement les rapports entre les professionnels, le mode d’organisation, la conception du travail, le projet d’établissement, la spécificité des différentes fonctions, leurs articulations dans la fantasmatique institutionnelle.
« Évidemment, les deux modalités s’interpénètrent souvent et ne sont que rarement aussi définies. » Nous partageons cette analyse et cela doit nous rendre d’autant plus sensible à la nature de la première demande et à l’orientation qu’elle définit. Claude Allione distingue dans les demandes formulées par l’équipe, l’absence de demande, la demande de renarcissisation, la demande de savoir, la demande de « rien » et la demande qui paraît claire mais dont il faut toujours analyser la teneur. Bien entendu l’équipe résiste souvent à ce travail d’élucidation pourtant demandé ; elle le fait à travers de nombreuses stratégies qui ne sont pas sans rapport avec la demande d’intervention initiale : cela pose avec plus d’acuité la question de la négociation à mener avant de commencer le travail d’un dispositif de travail clair et efficace (lieu, durée, contractualisation de l’engagement…).
Autour de cette problématique, l’auteur analyse avec beaucoup de finesse tout au long de l’ouvrage des situations qu’il a rencontrées professionnellement et qui ont parfois débouché sur des impasses dont il tire un certain nombre d’enseignements.

« L’ANALYSE DES PRATIQUES » ET « GROUPES DE PAROLE »

L’analyse des pratiques professionnelles est pour Claude Allione un terme en vogue, mais assez confus qui « conserve l’idée de l’analyse », auquel « se superposent souvent des produits gadgets de conseils, de coaching ou de councelling ». Enfin l’appellation groupe de parole, outre qu’elle recouvre « une pratique déjà inscrite dans la logique thérapeutique, comme groupe de malades utilisant la parole comme outil de soins grâce à la médiation d’un thérapeute (en alcoologie, toxicomanie ou dans les UMD) », a pour inconvénient « de laisser dans l’ombre la dimension clinique qui la fonde ».

LA FONCTION DE CES INTERVENTIONS

L’auteur développe une réflexion sur l’usure des soignants en montrant que, si travailler en contact avec le patient ou l’usager épuise, par la souffrance ou au contraire par l’inertie rencontrées, la supervision peut jouer le rôle d’alimentateur de désir. Il montre les rapports qu’entretient avec cette idée l’approche de Winnicott. Il parle ainsi d’un holding du holding : « Personne ne pourrait soutenir quelqu’un s’il n’est lui-même soutenu. » Il reprend ensuite le travail de Bion dans Aux sources de l’expérience qui définit la fonction a comme une instance tierce transformant l’expérience émotionnelle brute en éléments, lesquels pourront être utilisés dans le sommeil par le rêve et dans la veille par la mise en récit. Claude Allione postule que le superviseur exerce une fonction de la fonction.
Plus fondamentalement, il s’intéresse au cours de cet ouvrage à ce qui peut faire triangulation comme mode d’exercice fondamental dans ces différents métiers du soin et du social. C’est le rôle de l’intervention tierce du superviseur : il est une parole sur la parole permettant de tenir le travail de holding que fait l’équipe par rapport aux soignés. Le groupe de régulation entraîne de son côté « une poussée narrative » articulée à la présence silencieuse d’un ou de plusieurs écoutants. « Le régulateur est une sorte de centre de gravité de la narration, un point de fuite des perspectives pour le groupe qui travaille. » Cette démarche, qui permet aussi d’apprendre de ses erreurs, est tout à l’opposé d’un travail basé sur la maîtrise.

En conclusion, nous souhaitons vous livrer ces quelques lignes pour vous donner envie de lire tout ce dont nous n’avons pu rendre compte du foisonnant travail de Claude Allione : « Une institution sans supervision clinique ni régulation d’équipe ne peut être qu’une institution idiote, où le réel n’est que ce qu’il paraît être, où la rêverie des soignants n’est nulle part alimentée par une quelconque anticipation narrative, où les relations ne sont que duelles et où rien ne promeut l’identité narrative. L’identité narrative se constitue non seulement des récits que je fais moi-même, mais aussi des entrecroisements de narration qui me représentent, ainsi que dans l’anticipation de ces narrations. Mais pour qu’elles puissent être anticipées, encore faut-il qu’en existe la scène désireuse de les accueillir. C’est là le rôle principal des régulations : créer ce désir. »


Frédéric Rousseau, « Regards cliniques sur la loi », in revue CheVuoi (mai 2006)

ISBN:2-909422-97-6

Auteur:Claude Allione

Complément de titre:régulation, supervision, analyse des pratiques

$Prix: 23.00

Complément d~~auteur:Collection "La parole en acte"
dirigée par Ignacio Garate-Martinez

Situation:nouveauté
novembre 2005

Description:un ouvrage broché de 192 pages imprimé sur papier Acquarello vergé

Présentation:Dans tous les pays du monde, lorsque le vigneron élève son vin dans une barrique, la porosité du bois qui en constitue les parois laisse s’évaporer une partie des liquides dans une proportion que l’on ne saurait négliger. On appelle cette évaporation : « la part des anges ». Jour après jour, le paysan compense cette part des anges en ajoutant du vin. On appelle cette compensation : l’« ouillage ». La plupart des grands vins qui réjouissent nos cœurs sont nés dans ces conditions. Une institution de soin, médico-sociale ou d’éducation, c’est un être vivant comme l’est aussi un vin. Ici les anges sont les rêves, et si les institutions écartent cette part du rêve, cette part offerte au rêve, elles s’étiolent, se referment, et ne produisent plus les effets escomptés. Ce rêve, c’est la régulation qui le fournit ou plutôt qui l’entretient. Si aucun régulateur ne vient plus accomplir cet ouillage dans le tonneau institutionnel, alors la pratique s’évente, s’aigrit, et finalement se mue en vinaigre. Pour vivre, une institution a besoin de cette part du rêve qui semble être une perte de prime abord ; mais cette perte est indispensable, à l’instar des vins les plus précieux, pour lui assurer structure et qualité. Cette perte est en définitive un gain.
Voilà l’état d’esprit qui m’a guidé pour écrire ce livre. J’ai voulu analyser les rouages de ce que l’on appelle régulation, supervision, ou encore analyse des pratiques selon deux points de vue différents : rendre compte d’une pratique d’une part, sans toutefois tomber dans la banalité du simple témoignage ; et proposer des supports théoriques pour en éclairer les bases, pour tenter d’écrire les prémisses d’une théorie de la régulation.

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