Treize années d’édition consacrées à publier des textes de philosophie, de critique littéraire, d’esthétique, de poésie, imprimés à l’encre bleu marine sur papier filigrané, non rogné, avec le souci de mettre en consonance le fond et la forme...
(Version imprimable du 05/07/2007 10:18)
Chercher à Jouir
Cruelle existence que celle qui nourrit nos espérances et excite nos désirs afin de les réduire à néant ! Amère réalité que celle contre laquelle notre imagination – libre, illimitée et enivrante – vient finalement se briser ! Là où nous pensions semer les graines du bonheur, la vie plantait celles de la déception ; nous croyions travailler à notre contentement, et courions à notre perte. Que d’illusions perdues et de désappointements au cours d’une vie ! Pas un instant de bonheur qui dure, ni une joie qui ne cède la place à un chagrin. Pas la moindre satisfaction d’un désir qui ne se traduise en ennui, ou ne relance, plus furieusement encore, notre insatiable volonté. À la recherche du temps perdu semble faire de ce constat une loi, et s’imposer comme le roman de la souffrance et de la mélancolie . En effet, sur un de ses versants tout du moins, ce roman magistral déroule le fil du désespoir de vivre. C’est que la réalité – ou du moins l’idée qu’on s’en fait – finit toujours par décevoir. Jamais elle n’est à la hauteur de ce qu’elle semble promettre, de ce qu’on s’estime en droit d’attendre d’elle. La faute n’en reviendrait-elle-pas à Proust lui-même, unique source de l’instatisfaction qu’ils déplore ? N’est-ce pas d’avoir privilégié des expériences bien particulières qu’il en arrive à ce constat pessimiste ? Même l’art, dont Marcel attend pourtant tant, n’échappe pas à cette règle : n’avoue-t-il pas attendre de sa première sortie au théâtre, et de sa joie d’aller entendre la Berma dans le Phèdre, la révélation de “vérités appartenant à un monde plus réel que celui où je vivais” ? À attendre tant de l’art et de la vie en général, ne risque-t-on pas l’amertume ? La morale du livre, décevante elle aussi (comment ne le serait-elle pas ?), serait qu’à attendre moins de la vie, et nous contenter de peu, on éviterait la désillusion ; à nous détacher de notre désir, et nous libérer de notre volonté, on s’épargnerait la souffrance. Rien, pourtant, ne serait plus contraire à l’esprit de la Recherche que cette leçon pseudo-stoïcienne, ou schopenhauerienne. Car c’est cette même souffrance qui aiguise notre sensibilité et affûte notre intelligence; c’est la vie elle-même qui, au travers des amertumes du cœur, nous met en quête de ce qui s’y cache et fait de cette intranquillité la condition de notre accès à ses vérités enfouies. Ce que vise le roman, au travers de son narrateur, ça n’est pas la description d’un type, d’un profil psychologique parmi d’autres, mais la découverte d’une vérité qui se cache derrière lui. Il s’agit bien, au bout du compte, de montrer que cette insatisfaction – souffrance ou bien ennui – qui définit notre rapport au monde naît d’un manque plus profond encore, inscrit au cœur du réel lui-même, dans sa présence immédiate et brute. Le réel seul serait-il donc la cause de notre malheur ? Les conditions de notre déception seraient-elles structurelles plutôt que circonstancielles, inhérentes à la nature de notre rapport au monde plutôt qu’à un quelconque “trait de caractère” ? En effet, mais à la condition de bien s’entendre sur le sens du réel en question – sens paradoxal, nous tâcherons de le montrer, en ceci qu’implicitement partagé par tous, et tenu pour ferme, il mène tout droit à un sentiment de divorce et d’aliénation, de manque irréparable. Surmonter celui-ci, ce sera envisager le réel différemment, et à vrai dire le créer. Notre point de départ, qui finira par s’inverser et se réaliser en une esthétique de la métaphore, est donc celui d’un déficit ontologique. Il peut s’énoncer ainsi : il y a au cœur de notre rapport au monde un manque, qui n’est pas rien, mais un manque-à-être, comme on parle d’un manque-à-gagner, et qui fonctionne comme le signe ou l’indice d’une vérité par-delà ou plutôt en creux de la seule réalité présente. Il s’agit d’un manque originel et structurel : il n’est donc pas question d’y remédier en le comblant, en allant chercher ou en produisant à nouveau “cela” qui précisément manque. Car ce qui manque “fonctionne” et “structure” dans son manque même. Ce manque ou ce déficit sont bien ce dont on fait l’expérience, ce qu’on ne peut s’empêcher de ressentir, et même ce qui définit le sens de l’expérience (le sens du sensible, par conséquent), tout en signifiant aussi, en pointillé, l’au-delà ou l’envers de cette expérience, sa face cachée, de laquelle Proust finit par extraire le sens de la littérature et de l’art en général. La littérature – tel est bien le sujet du roman – n’est donc pas un arrachement au monde réel, une sortie de la vie, mais sa transfiguration, ou bien encore son renversement dialectique – non en son contraire, mais en son envers. Elle est donc le revers de cet avers qu’elle la réalité brute, la doublure de l’étoffe du réel, qu’elle retourne, marquant ainsi le passage d’un sens de l’expérience à l’autre. Loin de fuir le réel, la littérature le file (jusque dans sa doublure), au double sens de la filature et du filage. Ses fils à elle, dont elle fait sont texte ou sa trame (textus en latin signifie la chose tissée, tramée), sont bien les fils du réel lui-même, qu’elle a pour mission de suivre et de démêler. Se faisant, elle se laisse emporter là où le réel fuit sa propre présence à soi. En définitive, il est lui-même cette absence à soi. Et s’il déçoit toujours, ça n’est pas parce qu’on attend trop de lui, mais parce qu’on l’attend là où il n’est pas, parce qu’il n’est en réalité jamais là où on l’attend, parce qu’il n’est saisissable que dans sa dérive ou son écart à soi. On veut toujours qu’il soit à sa place, et c’est à sa place que précisément il manque. On le voudrait là, devant soi, en chair et en os. Mais c’est précisément dans cette immédiateté ou cette plénitude qu’il s’esquive et s’absente. Celle-ci n’est pas sa disparition, cependant, mais la clé de son mystère, le secret de son fonctionnement. Aussi faut-il le laisser filer, se laisser aller à sa dérive, se laisser prendre dans cet écart, dans ce glissement d’être, qui est aussi un glissement de sens – en fait, le glissement du sens et de l’être même, de l’être et du sens comme glissement. La littérature, elle, naît de ce relâchement, de cette désemprise ; elle suit et file le réel dans sa dérive. Elle va toujours chercher midi à quatorze heures, car c’est seulement là qu’elle sait avoir une chance de le trouver. Cette présence qui s’échappe à soi est pour elle la seule réalité. Le reste est illusion. Autant dire qu’elle ne croit pas en la solidité de l’être, à l’être brut, bref, à ce que d’ordinaire on appelle la réalité ou bien encore la vie, et dont tant de littératures croient pouvoir faire leur matière. Sa “foi” n’est pas celle de la perception brute. Elle croit en l’être comme à ce qui d’emblée s’emporte et s’inscrit dans un système de renvoi sans origine véritable ni terme. C’est de cette structure fondamentale qu’elle tire sa loi poétique, qu’elle élève le style au statut de “vision”, et non de simple technique . C’est par le fil de la métaphore – le seul qui ne soit pas illusoire – qu’elle tient au réel. Aussi la métaphore qu’elle file n’est-elle pas le produit de notre fancy, comme l’eût qualifiée Coleridge , ni de “cette partie dominante de l’âme, cette maîtresse d’erreur et de fausseté ” que jugeait sévèrement Pascal. Elle est plutôt la figure du réel en son auto-transposition ou transfiguration. Elle croit en la transsubstantiation, en la conversion de la matière en esprit, qu’elle réalise, mais comme cette dimension inscrite en creux et d’emblée dans la matière elle-même.
***
ISBN:978-284186-400-3
Auteur:miguel de beistegui
Complément de titre:pour une esthétique de la métaphore
$Prix: 20.00
Situation:nouveauté
mai 2007
Description:u ouvrage 22.5 cm x16 broché , non rogné, de 192 pages imprimé sur papier vergé
Présentation:Cruelle existence que celle qui nourrit nos espérances et excite nos désirs afin de les réduire à néant ! Amère réalité que celle contre laquelle notre imagination – libre, illimitée et enivrante – vient finalement se briser ! À la recherche du temps perdu semble faire de ce constat une loi, et s’imposer comme le roman de la souffrance et de l’ennui : la réalité, ou du moins l’idée qu’on s’en fait, finit toujours par décevoir. Pourtant, il s’agit de montrer que cette insatisfaction naît d’un manque plus profond encore, inscrit au cœur du réel lui-même, dans sa présence immédiate et brute : notre rapport au monde révèle un manque, qui n’est pas rien, mais un manque-à-être, comme on parle d’un manque-à-gagner, et qui fonctionne comme le signe ou l’indice d’une vérité par-delà ou plutôt en creux de la seule réalité présente. Ce manque ou ce déficit sont bien ce dont on fait l’expérience, ce qu’on ne peut s’empêcher de ressentir, et même ce qui définit le sens de l’expérience (le sens du sensible, par conséquent), tout en signifiant aussi, en pointillé, l’au-delà ou l’envers de cette expérience, sa face cachée, de laquelle Proust finit par extraire le sens de la littérature et de l’art en général. La littérature suit et file le réel dans sa propre dérive, et jusque dans sa doublure. C’est par le fil de la métaphore – désormais élevé au statut de « vision », et non plus de « technique » – qu’elle tient au réel.
jouissance de proust
PROPOS D’AMANTE
Voici, que je te dédie, mes premiers propos d’amante.
T’es-tu aperçu que maîtresse et amante sont loin d’être synonymes ? Affaire d’ampleur, d’épanchement – de marges, de gravité, d’engagement, de densité, de lenteur – de science, et jusqu’à une certaine nuance de grenat. J’ai assez le sens du culte pour me revendiquer amante. Un mot à la riche escorte où l’on croit entendre acanthe et bacchante, andante et infante, servante et confidente, celles-ci nécessairement… ardentes !
Écoute-les, ces propos, se fondre en un « je t’aime ! » qui vous fait seule et nue sur le ciel, quand même votre cri vous revient, en écho…
Quand ai-je su que je t’aimais ? Quand j’ai cherché pour toi une place – la meilleure – dans ma salle de bain ;
quand m’ont paru redoutables les souvenirs de vent… De grands arbres dans le vent : la nostalgie a leurs couleurs.
« La légende des amants » ? Mais ne sommes-nous pas déjà, toi et moi, dans le climat de la fable ? C’est affaire de solennité des gestes, d’incrédulité des protagonistes (« mais qu’est-ce qui nous arrive ? »)
Tu es de ces hommes, rares je crois, qui donnent substance et durée au mot de légende.
« Il y eut une fois, une seule, un homme qui offrit à une femme… » Moi non plus, ô Shéhérazade, je ne risquerais pas, à poursuivre, d’achever avant l’aube.
La vie me drape à merveille. Mais qui l’ajuste, dis-moi ? qui en dispose harmonieusement les plis ?
Je vois trop d’attachements et des plus vifs, se défaire, parfois misérablement, pour n’avoir pas envie d’entrer dans une église – petite pour que ma prière soit plus efficace ! – et là, dans la pénombre, de simplement dire : « Faites que mon amour me dure. Et que jamais je n’étanche tout à fait sa soif de moi. »
Présent, absent, tu es là, enfoncé comme pilotis, borne milliaire, et je tourne autour… Mais je suis libre. Enfin, presque : j’aime !
Que ne puis-je te voir sans être vue, assurée que j’en pourrais enrichir mon amour ; que je rendrais à l’amant – avec intérêt – ce que j’aurais dérobé à l’homme !
Me souvenant de Phèdre, je me dis qu’il serait beau de te suivre des yeux en conducteur de char, sur la partie dure de la plage.
Je suis glorieuse de toi, oui. À la façon du jet d’eau quand il se monte la tête.
Je goûte fort, au dehors, que s’enlacent nos bras, comme des anses ; mais non moins quand, par pudeur peut-être, tu me donnes la main, où je loge toute, fondante à souhait. Quand tu es le camarade, le père aussi.
Et qu’étrange alors est mon trouble !…
Pourquoi les femmes regardent-elles si peu les mains des hommes ? Elles y verraient pourtant comment elles seront feuilletées, et lues.
Quand les tiennes se referment sur moi, il me semble qu’elles m’ont toujours connue ; que je ne suis que pour être défaite par elles.
Mais auraient-elles tant d’autorité si elles n’avaient partie liée avec ta voix ? Quelles résonances suscite celle-ci, dans le tambourin de mon ventre !…
Parmi tes pouvoirs qui sont grands : celui de m’ouvrir les jambes à distance, celui de me faire comble. À en déborder : j’en atteste mes larmes (de plusieurs sortes).
Depuis que nous nous connaissons, je m’avise qu’il y avait en moi une question que je me gardais bien de formuler, de crainte de devoir y répondre par la négative : « Est-il un homme qui me retournerait comme un gant, qui ferait… “éclater ma quille” et m’emmènerait “à la mer” » ?
Tu m’as promis l’océan, et je nous vois moins face au large, qu’en forêt littorale, sous le dais d’un ciel tendu de rumeur, allègres de l’odeur de résine, écoutant nos pas tasser le sable qui sinue entre les touffes de bruyère, cependant que nos mains deviseraient entre elles : tu sais te choisir tes complices, tes entremetteurs !
Je savais bien que je serais un jour justifiée d’être fille, femme ! Puisque tu m’as appris l’étendue, la diversité du mot consentement, fais que je ne sois jamais rassasiée de l’être. Et que dure ton obstination à faire de moi ton lieu d’asile.
Tu ne dis pas très souvent « je t’aime », en quoi tu es bien homme ; mais je ne m’en inquiète pas : la litote a de la force et du charme, et il suffit, pour vous rassurer, de l’un de ces jets de lumière intense, acide, où s’éprouvent les liens.
Ce n’est pas loyal de me faire rire, puisque c’est me retirer toute résistance, de quoi tu sais si bien profiter.
Pourtant, ne t’y trompe pas : j’ai à demeure, depuis que je te connais, une gravité de femme grosse. (Je les ai vues, chacune en majesté, chacune portant son ventre comme un ostensoir.)
J’étais nette, sans ombre, et me voici – désir ! – retirée en moi, forcée d’impatience. Invaginée. (J’ose le mot !)
Je n’ai jamais plus conscience d’être femme que lorsque tu me manques. Ce que j’éprouve jusqu’en ta présence !
Je t’attends, allongée, nue. Cinq mots qui valent geste, épopée, chronique. Je t’attends, fourrée de teintes pourpres, au défaut de mon corps, mes lèvres humectées de l’eau… d’une guitare…
Je te dois d’aimer mes formes jusqu’à mimer parfois tes caresses, en ton absence. Mais ne t’y méprends pas : je leur repasse ta leçon, sans plus.
Quand, seule, j’empaume mes seins, ce n’est pas pour réprimer leur combativité (« Paix, mes colombes, toutes gorge et bec ! »). Ni pour les faire davantage miens. Ou mieux m’en enorgueillir.
Seulement pour m’assurer qu’ils sont fruits mûrs à souhait. Pour ta bouche.
Quand, mes mains sur ma poitrine, je feins de réprimer ma double culmination, je sens bien qu’elle flue entre mes doigts à claire-voie.
Mais que le désir mette dans tes yeux une lueur d’étain, comme mes seins me tirent vers la terre !
On ne songe pas à s’étonner de mille choses pourtant très singulières. Étendue dans mon lit, j’ai mis, sans y penser, l’une de mes mains à mon enfourchure. Nul trouble ; le simple contentement qu’on a à voir les choses en place. Que j’imagine que c’est là ta main, et un ressac de chaud soleil me laboure le ventre. Et voilà mon corps qui se fait mémoire chaleureuse, impatiente – bondissante. Je te le dédie tel, sans en distraire un cheveu.
Je sais à présent pourquoi le plaisir que je me donnais me laissait morose et démunie : il lui manquait la faveur, l’assentiment, les irisations que je lis dans tes yeux au dessus des miens – seul miroir qu’il agrée.
Penser à toi me polit. À commencer par le ventre – qui n’en reluit que trop bien.
La forme que j’ai, quand je pense à toi ? Celle d’une pomme ronde qui saurait qu’il est une paume à sa mesure où se loger toute, et où peser, peser – promesse de succulence.
Je vais te retrouver ? Bien sûr, mais c’est aussi me retrouver, puisque je t’avais laissé mon moi en garde. Ou plutôt qu’au moment de nous séparer, il avait résolument refusé de réintégrer mon corps.
(Je sais : c’est mal de verser dans la préciosité, mais une amoureuse a bien des excuses.)
Ah ! que je goûte ces instants où je ne sais plus lequel de nous deux exige de moi ! Ce sentiment, alors, d’être l’objet d’une effervescence… liquoreuse…
Je salue le jour, anticipe ses dons – mais j’ajoute à part moi : « Et il y aura la Nuit ! » (Avec une majuscule obligée.) Tes doigts plus troublants de leur tâtonnement – et d’invoquer ces contes licencieux où un homme qui convoite une femme se glisse en son lit, dans le noir, en contrefaisant le mari de retour de quelque voyage…
Ton pas, quand tu viendras, sera-t-il de qui s’apprête à soumettre, diviser, s’ouvrir, exprimer ? Je le voudrais non moins faible et démuni, que moi qui pourtant te regarderai fouler le sol dans un entier consentement au ravage, puisque je me veux, dans l’amour, et le cuvier et la vendange. Avec, dans l’air, le mot d’ébriété.
Tu liras ma soif dans mes yeux brouillés, mais non, irrépressible et pourtant retenu, le rire que j’aurai en ma gorge à me savoir démasquée.
Vois du moins mes bras de désespérée, mon trop lisse, mon étanche ; mes mains, chavirées de ce qu’elles savent avoir à faire – d’essentiel !
Comment, puisque la parole y échoue, mon corps te rendrait-il exactement compte de l’ampleur, de la profondeur de mon amour ? Comme les mots, ma peau fera office de diversion. Seul, peut-être, le velours incarnat… Mais tu sais où il a son gîte.
Me préparant à te revoir, je délibère moins de ma mise extérieure, que de ma lingerie qui, pourtant, t’occupera peu de temps. C’est que ma peau doit être, sous ta main, telle qu’au sortir du bain (au lait d’ânesse !) Or, et sans doute l’ignores-tu, toute lingerie n’est pas également soyeuse.
Ah ! surtout, ne me dis pas que j’ai des pensées frivoles, ou je devrais en conclure que tu ne sais rien des femmes !
Nue ! Est-il, dis-moi, un mot plus bref, d’un tel rayonnement ?
Sans doute est-ce ton privilège et ma nécessité que je me montre à toi ainsi : mon corps accordé à l’âme. Mais que cette fois nous soyons renvoyés à la pure nudité de l’enfance n’est-il pas dans l’ordre des choses ?
Jamais je ne me serai sentie aussi nue que devant ta faim de moi. Que nue dans tes yeux nus : la clarté même du givre, un limpide matin d’hiver. Il n’est de sourire qui ne s’en fanerait.
Et quel poids, alors, que celui de ma chevelure !
Pesante. Je suis pesante des beaux noms que tu me donnes, en femme jamais encore appelée. De ton sourire entendu, quand tu me convoites. Je le serai bien davantage de ta lenteur, de ta patience, dans la caresse. D’une encoche équivoque où me désassembler.
De ce moment où les sanglots délaisseront mon ventre pour obstruer ma gorge…
Pourquoi, quand je pense à présent à mes cuisses, l’image des blanches falaises en vis-à-vis de la Manche me vient-elle ? À cela près que, chez moi, à leur pied, s’ouvre l’abysse.
Viens te mirer dans le miroir à deux faces de mes cuisses internes.
Être, pour ton sexe, le seul étui, la seule musse qui lui siéent…
Je sais, mes seins sont des fruits et une femme qui m’aimerait lèverait vers eux des mains de cueilleuse. Mais, nous retrouvant, ce seront des mains de joueur de volley qu’ils te donneront.
Il faudrait récuser tout ce qu’on nous apprit à l’école, de notre corps, récrire en femme les manuels d’anatomie, de physiologie. À mes grandes élèves, si j’en avais, je dirais :
« J’ai un corps, avec ses pleins et ses déliés, pour enseigner à l’homme l’écriture cursive ; j’ai des seins pour caresser son dos dans le sommeil ; un ventre pour être mémoire d’amants… » Et cent autres choses qui me vaudraient au moins un blâme, mais l’on sait de quel prix sont les combats pour la vérité.
Toi, tu ne te jettes pas sur la bouche de celle que tu aimes, au plus pressé : tu me humes d’abord, tu laisses ma bouche s’éprendre de tes lèvres, tu t’empares de mon souffle – de sorte que je ne puisse plus respirer qu’en toi.
Quand il y a collision de nos lèvres, je pense à ces roses d’automne « plus qu’une autre exquises » : c’est toujours une floraison inespérée que connaît mon visage, quand tu m’embrasses.
Tes lèvres ouvrent ma tempe (ce qui doit s’entendre doublement). C’est l’une de tes plus délicates blessures.
– « Quoi, tu n’as pas de pendants d’oreille ? »
J’ai compris que cette amie ne savait pas les délices d’un lobe qu’il mordille.
Célèbre mes lèvres que le désir divise ; mes lèvres entre lesquelles se réfléchit le plaisir. Où je me partage, où je me redouble… Tu loues mes contours qui mordent le ciel, dis-tu, comme l’acide la plaque de cuivre… Célèbre aussi les feuillets d’une eau secrète, en un pli de terrain ; la confusion délicieuse d’une vulve qui se délite – comme petite madeleine !
Entre tes mains, je suis lisse. Sous ta bouche, profonde. C’est me parfaire amante.
Tu m’embrasseras, un jour, auprès d’une fontaine ?… (et chaque mot ici importe.)
Tu me caresses comme, au fond d’une crique, on se déroulerait une plage – en toute propriété.
Quand tes mains me ramassent et m’épandent, dans la même prise – péremptoire ; quand sous ta paume, mon ventre roue,
mon âme migre comme limaille sous l’aimant.
Il y eut les allumeurs de réverbères. Toi, tu allumes partout – aux seins, au lobe de l’oreille, dans mes renfoncements – de petits soleils. Toi, tu me couches dans un champ de coquelicots.
J’aime te montrer un ventre uni, placide… Sais-tu combien il peut être douloureux, quand le sang s’y délabre ? Mais je préfère te parler d’une autre douleur quand le désir creuse mes reins. Telle, qu’elle irradie jusqu’à la racine de mes cheveux.
D’un autre ventre dont je tire fierté : il peut défaire un homme !
Son incision ? Pour la greffe en écusson !
Un ventre pour, grosse de toi, ne jamais te donner le jour.
Les femmes sont-elles si imbues d’elles-mêmes, qu’elles dédaignent de louer le corps de l’homme ? Je rendrai grâces à la barre de tes épaules comme à l’échelon même dans mon champ de vision ; au bouclier de tes reins quand tu refoules en moi un gouffre incarnat ; à ton torse sanglé comme une tunique à brandebourgs ; à des jambes qui te font – lenteur, mesure – une marche contemplative ; à des bras encore entre lesquels exhaler ce qui me reste de souffle, et c’est bonheur que de rendre l’âme !
Si ton sexe me fait une femme haute, c’est bien sûr que, par lui, la statue a une âme, la profondeur consistance.
Je connais, et parfois m’en effraie, l’étendue de mon pouvoir charnel : femme, je détiens la dimension maîtresse qu’appelle une communion à l’extrême de la soif : la profondeur. Là où, à force d’être pilé, le sel se mue en miel. Et plus longue, plus chaotique la chute, quand la caresse a repoussé le fond de la galerie.
Ne t’y fie pas : cette femme qui, dans l’amour, n’a plus que des moignons, que tu cloues de ton axe, que tu vois se débattre autour de lui, ne pense pas que tu la prends. Mes jambes ont un mouvement pour s’ouvrir, un autre pour étreindre et retenir, pour t’engluer et t’absorber à la façon du drosera. Ville ouverte au fond de mon estuaire, je veux voir le conquérant défait par ce qui te semble la soumission même.
Je serai chaque fois… mangée, et j’y consens, dieu sait ! Mais au doigt du voleur de fruit, je passerai un anneau de chair pour me le rendre captif.
On bague les oiseaux pour connaître leurs mœurs, les suivre en leurs migrations. Je bague l’homme pour faire, avec lui… alliance !
Cependant que nos corps tanguent de concert, écoute, écoute la lame s’approcher qui va, d’un mouvement d’épaule, nous catapulter ! L’éclair d’une violente aurore déchire mes paupières, gagne celle de mon ventre battant comme un cœur en grand désarroi. (Unique, mais si vigoureux, le ventricule de mon ventre !)
Tu ne sais pas comme nous sommes inconséquentes. Je raffole des étreintes longues, presque immobiles, dans un quasi silence où chacun écoute la mutuelle imprégnation de nos chairs, cellule à cellule : elles m’irradient de plaisir ! N’est-il pas étrange, en conséquence, que je sois parfois tentée de te dire : « Prends-moi sans ménagements, en maître impérieux ou en soudard ! » ?
Et si c’était dans l’espoir que tu débusques, que tu réduises enfin la soif harcelante, dévorante, que j’ai de toi ?
Jamais ton art du legato ne paraît mieux que dans les enchaînements de l’avant et du pendant, du pendant et de l’après. Nul hiatus comme nulle… impropriété. J’écrirais bien un petit texte intitulé : « De l’amour traité en fugue » où l’on verrait que celle que tu composes ne tient pas toute en la strette.
L’après, le redoutable après ? C’est quand je fus le mieux rompue, éparpillée, que je goûte surtout tes mains tant elles sont habiles à me rassembler, me jointoyer, me… chatoyer (et foin, ici, de la syntaxe !)
Ah ! qu’il y ait toujours, dans notre chambre, après le plaisir, la discrète allégresse des clairières en forêt, occupées, dirait-on, d’un sourire démesuré ! Celui, en moi, de l’unité restaurée, du sang pacifié.
J’ai regardé dormir des enfants : tu as leur sommeil. (Ce limon maternel qui se trouble en mon ventre quand je te surprends endormi…)
Tu dors et je te veille, attentive à régler ma respiration sur la tienne, comme pour mieux assurer l’unité organique, viscérale de notre couple. Puis je m’endors, mais pour peu de temps : je ne m’autorise pas à vivre, auprès de toi, dans l’inconscience. Je joue alors à t’échapper à peine, mais ta jambe puis ton corps font mouvement vers moi ; ta main retrouve sur moi sa place, sa plage. Et que je goûte cette navigation quand, ainsi arrimé à moi, je puis donner cours à mon instinct de possession !
Parce que tu as le sommeil tyrannique, ce m’est un grand bonheur de me sentir captive tout en tissant un cocon autour de toi, sans bouger un cil ; un grand bonheur de ne savoir où je commence, où je finis – toute érodée que je suis de ta mainmise et ta confiance mêlées.
Qu’ils sont à plaindre, ceux qui, dans le couple, ont des nuits parallèles !
Qui dira le délice, quand tu bronches dans ton sommeil, de prendre ta main et d’en coiffer mon sein ? Comme tu t’apaises alors, à l’image de l’enfant agité à qui vraiment on donne le sein…
Est-ce parce que tu fus comblé jusque dans l’inconscience, que je peux traduire par un « Chance !… » ton soupir, ton sourire d’aise du réveil ?
Ce que j’aimerais, le matin, quand tu t’éloignes ? T’écrire au creux d’un fauteuil, seulement vêtue du pull de mon amour, large à souhait, que tu aurais oublié.
Ce serait prolonger le plaisir par ce qui me dévaste non moins : la tendresse
ISBN:ISBN : 978-284186-385-3
Auteur:françois solesmes
$Prix: 25.00
Situation:nouveauté
mama 2007
Description:un ouvrage 22.5 cm x16 cm, broché de 360 pages, imprimé sur papier vergé, non rogné
Présentation:L’amour existe – qui ne l’a rencontré ? Aussi l’auteur évoque-t-il d’abord ce qu’il pourrait être si on s’attachait à préserver son intransigeance native : dans un état de sourde ébriété des sens, admiration et gratitude mêlées – l’avènement au bénéfice d’un être, du meilleur de nous.
Mais parce qu’il n’est guère de mot qui soit plus souvent employé à la légère, de bonne ou de mauvaise foi, que celui d’amour – et l’on parlerait ici à bon droit d’« un mot pour un autre » –, le détachement suit de plus en plus près l’adulation.
Ce livre n’est pas un essai philosophique ; il ne se veut pas un traité permettant d’obtenir ce que mages et voyants nomment plaisamment le « retour d’affection ». Il se borne à présenter au fil d’une vingtaine de variations, certaines modalités du désamour, sentiment qui, jamais autant qu’aujourd’hui, n’aura été le corollaire de l’amour.
Mais si, de simples esquisses, on pouvait tirer quelque enseignement ?
F.S.
l'amour le désamour
La substance de toutes choses Wnies est le rien. Cela, Bouddha, Nietzsche, autant que Pyrrhon, le savaient parfaitement. Nous surfons sur le rien, et nous le savons. Mais nous ne voulons pas le savoir. Nous refoulons l’angoisse de l’annihilation. Certains veulent s’en tenir à leur maison, à leur jardin, à leur tasse de café là sur la table, à la réalité commune, à l’idée commune de la réalité. Mais si l’on est en guerre, ce soir, ce matin, un bombardement ne laissera plus rien de la maison, de la tasse de café et de ceux qui la buvaient ; ou ce sera le tsunami ou la fonte des banquises. Et, de toute façon, ne sait-on pas que la Terre va vers sa Wn, et le Soleil aussi. Alors, la philosophie naît. On s’interroge sur ce que l’on doit penser de ces choses autour de nous que nous disons « être », et qui, un peu de temps s’étant écoulé, ne sont plus rien – car être devenu autre chose, ce n’est plus être ce que l’on était. Et l’on tombe sur la question qu’Aristote pose ainsi : t… tÕ Ôn, « qu’est-ce que c’est qui est l’être ? ». On regarde autour de soi, et l’on ne trouve rien qui mérite d’être dit « être », pas même soi. Descartes, il est vrai, dit « Je suis », mais sans doute parce qu’il n’a pas bien lu l’auteur des Essais, et entendu sa question : « Pourquoy prenons-nous titre d’estre de cet instant qui n’est qu’une eloise [un éclair] dans le cours inWni d’une nuic eternelle, et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition ? » (II, xii, p. 526, PUF). Qu’est-ce que le moi, sous le regard d’Héraclite, sinon une Xamme qui renaît sans cesse, puisqu’il n’est rien qui, d’un moment à l’autre, demeure le même ; et c’est aussi ce qu’il est pour Bouddha et pour Nietzsche.
Or, qu’est-ce qui alimente cette Xamme que nous sommes sinon le vouloir-vivre ? Cessons de l’alimenter et la Xamme s’éteindra. Que serons-nous alors, sinon des humains de cendre ? Mais, dit Héraclite « Éclat du regard : âme sèche – la plus sage et la meilleure » (fr. 97 C. = 118 DK). Ou sagesse euphorique, ou sagesse tragique. Si pour être heureux, il faut ne plus vouloir être, si c’est n’être plus ou n’être pas qui est le bonheur, alors reste à se rapprocher de la mort par une réducion au minimum possible de volonté, un détachement et un renoncement. Dans cette voie s’engage – ou dit qu’il faut s’engager – Schopenhauer. Mais dit Nietzsche, à l’inverse, si le vouloir-être est tout, n’est-ce pas que c’est notre nature ? et ne faut-il pas suivre la nature ? Cela mène à la souVrance ? Certes. Mais il y a une ivresse de la douleur, qui est l’ivresse même de la volonté détruisant et créant. Bonheur encore, mais bonheur tragique : « Quand nous employons le mot bonheur, dit Nietzsche, ce à quoi nous pensons avant tout, ce n’est pas à la paix extérieure et intérieure, à l’absence de douleur, à l’impassibilité, à la quiétude, à une position d’équilibre, à quelque chose qui ait à peu près la valeur d’un profond sommeil sans rêve. Notre monde, c’est bien plutôt l’incertain, le changeant, le variable, l’équivoque, un monde dangereux peut-être… » (Volonté de puissance, trad. Bianquis, II, p. 369) – le monde d’Héraclite.
Cher Patrick Carré, j’ai beaucoup d’estime pour votre Nosalgie de la vacuité (2e éd., Pauvert, 1999), où vous avez fait de mon Pyrrhon un commentaire brillant et poétique, et de plus avez approuvé le résumé que j’ai donné de ma façon (pyrrhonienne) de voir : « 1/ Il n’y a pas d’“étant”, ni d’“être de l’étant” (de “nature” des choses) ni d’“être” : ces notions ne sont que le produit de la réiWcation illusoire qui caracérise la conscience commune [souligné par vous] ; 2/ le néant de l’être et de l’étant n’est pas pour autant simple non-être : il y a l’apparence ; 3/ l’apparence ne se laisse pas penser à partir de l’être et du non-être comme un mixte des deux, le résultat d’une génération dialecique, etc. » (Pyrrhon ou l’apparence, 2e éd., PUF, pp. 213-214) ; et vous ajoutiez : « tel est mon Pyrrhon-de-Conche, claire apparence de l’ainsité » (p. 60). Or, je dois vous avouer que si j’admets, bien sûr, la vacuité ontologique c’est-à-dire, comme le veut Bouddha, le fait que toutes choses sont impermanentes, instables, dépourvues d’être et d’un « soi » (attâ, sk. âtman) quelconque, je n’ai pas pour autant la « nostalgie » de la vacuité, entendant par là cet état de vide intérieur où se trouve le Bienheureux lorsqu’il répond ceci à Ânanda : « Moi, ô Ananda, en demeurant dans la vacuité, maintenant j’y demeure davantage. » On me dit que le Nirvâna est le summum bonum du bouddhisme. Qu’y vois-je ? L’extincion de la Xamme que j’étais : « extincion » de toute soif, de toute souVrance, de toute « souillure » (pensées malsaines, impuretés de l’esprit), et de là, paix intérieure totale, bonheur en somme. Mais ce bonheur est trop cher payé si je dois oublier les souVrances d’autrui : des sans-papiers que le « pays des droits de l’homme » aujourd’hui expulse, des enfants malheureux dans le monde, de ceux que les faiseurs de guerre tuent sous les bombes qui écrasent leurs maisons. Comment le sage, dans son Nirvâna, s’accommode-t-il de la souVrance d’autrui ? Qu’on me l’explique ! Quant à moi, je ne renonce ni à souVrir, ni à m’indigner. Au reste, j’ai toujours dit que le bonheur m’intéresse mille fois moins que la vérité.
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ISBN:2-84186-360-3
Auteur:Marcel Conche
Complément de titre:Edition augmentée
$Prix: 12.00
Situation:nouveauté
février 2007
Description:un ouvrage de 64 pages imprimé sur papier vergé 100 g
Présentation:AU DÉBUT du XIXe siècle, l’Europe découvrit le Bouddhisme, et bientôt les textes bouddhistes parurent mériter l’attention des philosophes, lesquels écrivirent et épiloguèrent sur le chemin bouddhique et son but ultime : le nirvâna. Mais comme ils échouèrent à s’en faire une idée positive, car le nirvâna suppose l’expérience sui generis de la vie allégée de toute souffrance, ils l’interprétèrent comme néant. Le bouddhisme était un nihilisme. Ainsi le voient Hegel, Cousin, Renan, Schopenhauer, Gobineau, et Nietzsche avec eux. Mais tandis que les uns (les chrétiens) s’offusquent d’une sagesse d’anéantissement, que d’autres, tel Schopenhauer, y voient avec faveur la confirmation de leur pessimisme, Nietzsche lui oppose une sagesse néo-païenne, dite « tragique ». Si « tout est souffrance », comme le veut Bouddha, nier la souffrance, c’est nier la vie : la sagesse tragique implique la « volonté de souffrir », non, certes, que souffrir soit bon en soi, mais, parce que, sans la souffrance, rien de grand ne se fait.
Nietzsche et le bouddhisme
Nous avons, dans le passé, annexé en quelque sorte deux mots ou plutôt deux notions toutes deux programmatiques, celle de matériologie et celle d’objetologie. Nous demandons à en ajouter une troisième qui s’apparente aux deux précédentes, car toutes vouées à une culture de l’extériorité ou de l’externalisation ; en conséquence, nous nous proposons de défendre l’opération de transfert (la démarche transversale). Il s’agira de tirer la chose au delà d’elle-même : d’ailleurs le « trans » de ce dernier mot (transfert) signifie bien que nous avons franchi la frontière qui emprisonnait la chose (trans, au-delà).
Nous préconisons la translation (l’externalisme), bien que généralement anathématisée notamment en philosophie, qui cultive la religion de l’intériorité. Les chapitres qui suivent se ressentiront d’une telle orientation : défileront des considérations sur le commerce ou l’échange, la médecine, le vocabulaire (les mots et les choses), le droit, etc.
Nous n’avons pas chassé l’hétérogénéité, qui va de pair avec l’extériorité, et d’autant moins que l’extériorité qu’on veut éloigner consiste à révéler l’intériorité et ses prouesses. Le dehors se trouve être le moyen véritable de connaître le dedans. Et tout va rouler autour de ce paradoxe. Et quant à la diversité et au décousu de nos chapitres, nous pensons qu’ils finissent par converger et nous conduire vers une unité réelle.
L’être, quel qu’il soit, tend à se clore sur lui, à s’auto-enfermer ; il se dérobe et se protège, mais le simple déplacement commence à lui enlever ce qui l’isolait et le caractérisait. Et nous chercherons justement tout ce qui le sortira de sa nuit ; loin, de le diminuer ou de le blesser, nous verrons quels bénéfices nous gagnerons à cette transposition. Nous nous heurterons vite à une questions embarrassante : comment est-il possible que ce que nous allons devoir réduire en volume – en vue du transport – puisse sortir en augmentation d’une pareille compression ?
À travers notre apologie de l’externalisation, du déplacement et de la concentration qui l’accompagne, nous combattons la philosophie classique qui enferme l’être dans l’inaccessible et l’insondable, une métaphysique du confinement et de sanctuarisation. Déjà le théoricien, sans attendre pourrait soutenir qu’un tel problème – celui de la « délocalisation ou du changement de lieu » frappe par sa minceur et même son insignifiance ; il ne concerne que du secondaire, car que ceci se trouve ici ou là, ou un peu plus loin, ne revêt guère d’importance, puisque c’est toujours le même, invariable.
Notons qu’un subtil interprète de la pensée de Sartre, Jean-Claude Milner n’a pas hésité à écrire : « On devrait évaluer tout écrit de Sartre au regard de ce critère : quel déplacement opère-t-il ? Seul le déplacement importe : il ne agit pas de ramener l’erreur à la vérité mais de déplacer une opinion pour une autre qui sera, à son tour abandonnée, dès qu’elle sera devenue inerte. La prohibition de l’inceste, tel est le commandement… Seul importe le déplacement ». Même si nous ne marchons pas dans le même chemin, nous avons recours à des termes et à des démarches notionnelles comparables, et que nous ne minimisons dès le départ.
Nous croyons, en effet, que le choix accordé à une certaine immobilité, ou plutôt que la passion pour un lieu, ainsi pathétisé (la rivière, la forêt, le sentier) entraîne l’attachement à un sol qui lui-même va vite dépasser la simple spatialité et devenir porteur de tout un cortège de valeurs sociopolitiques. L’immersion de l’un dans l’autre – l’individu dans son entourage – sera suivi du déclassement de ceux qui n’ont pas pu bénéficier de ces sourdes influences, qui nous lient à une terre, à la tradition, bref, à tout ce qui nous éloigne d’un universel et du « sans racine », d’où, par conséquent l’errance, le nomadisme, ce qui est valable partout, pour tout et pour tous. Dans cette perspective, le sujet ne saurait pas assez qu’il dépend de son habitat du paysage qui le borde, de l’histoire qui s’est imprimée en lui, voire des occupations que ce territoire appelle. Et justement le transfert que nous allons analyser et privilégier nous priverait de ce qui nous a formé à notre insu.
Déjà l’épistémologue ne sait pas assez que l’ennemi de la vérité se nomme l’adhérence, comme si l’idée, prisonnière de son enracinement ou de la situation, ne parvenait pas à se détacher des particularités dans lesquelles elle se dilue et se perd. C’est pourquoi la scientificité célébrera les ruptures et nous gardera d’un historicisme qui relie trop le présent au passé, absorbant même celui-là dans celui-ci. Nous mettrons en relief les avantages d’une traduction qui nous délivre d’un registre au profit d’un autre, équivalent, mais le transposable nous aidera à ne conserver que l’essentiel. Ce n’est pas pour autant que nous préconisions la fièvre des délocalisations ou un incessant dépaysement mais le transfert signifie que nous pourrons nous détacher d’influences tant psychologiques que physiques. Nous nous garderons bien de célébrer l’immobilisme.
Une époque placée sous le signe du transfert
Le dernier livre de François Dagognet interroge les bienfaits et les périls d’un concept dont l’usage semble de plus en plus universel.
La parution d’un livre de François Dagognet est toujours un régal pour l’esprit critique. Cette fois, le philosophe nous invite à penser la montée en puissance d’un phénomène qui lui semble éminemment caractéristique de notre époque.
Le transfert connaît en effet un succès conceptuel en psychanalyse, mais aussi, plus banalement, bien des emplois dans nombre de domaines de la vie, pour y désigner les diverses modalités d’un déplacement : transfert de propriété, de marchandises, de capitaux, d’entreprises, de voyageurs, de population, de message, d’appel, de souveraineté, d’embryon, sans même parler de celui des footballeurs ou des cendres de Napoléon I. « Ce qui caractérise le monde moderne, écrit le philosophe, nous semble être à la fois l’extension (la numérisation y contribue) et la multiplication des transferts, ainsi que leur rapidité, tous favorisés par la diminution de la chose et, bien que celle-ci soit minimisée, elle n’en est pas moins intégralement conservée. » Du coup, nous voilà conviés, avec cet ouvrage, à un périple dans l’histoire de différents cantons du savoir et des pratiques humaines (l’économie avec le rôle du commerce, de la monnaie et de l’« or » ; la médecine avec ses principales étapes par lesquelles ce qui se cachait « au-dedans » est déplacé « au dehors », extériorisé ; le langage et son pouvoir de déplacer l’être dans le mot et l’écrit ; le droit et ses déplacements de patrimoine entre personnes ; la communauté sociopolitique et ses délégations de responsabilité), et l’auteur y montre à l’œuvre le transfert qu’il élève au statut philosophique d’outil interprétatif quasiment universel. Il en scrute les bienfaits comme les périls. (« Nous avons été plus que réticent en présence du Contrat social qui fonde la communauté, parce que les citoyens accordent leur voix à un élu, mais sans pouvoir en contrôler l’usage. Le transfert tourne vite en confiscation. ») Mais surtout il poursuit son entreprise de dénonciations des philosophâmes habituellement vénérés de la pensée classique. Après son « objetologie » (qui valorise les objets quand la philosophie leur préfère le sujet) et sa « matériologie » (qui chante les matières quand la philosophie s’enferme dans l’Esprit), voici donc le transfert qui modifie et enrichit ce qu’il déplace, quand la philosophie classique loue l’immobilité de l’être, son enracinement en lui-même, sa localisation immuable, l’intériorité préservée de tout « dehors ». Régis Debray l’avait déjà souligné : « Chez nous, l’histoire des idées n’a rien à apprendre de celle des transports ». François Dagognet comble cette lacune et en fait vivre avec bonheur toute la puissance dialectique.
Bernard Vasseur, philosophe, L’Humanité, 14 novembre 2006
ISBN:2-84186-341-7
Auteur:François dagognet
$Prix: 20.00
Situation:nouveauté
octobre 2006
Description:un ouvrage broché non rogné de 160 pages sur papier vergé
Présentation:Puisque ce livre célèbre le transfert, ou du moins le processus d’externalisation, il se devait de refuser l’enfermement ; il devait multiplier les voyages extra-territoriaux et il n’y a pas manqué (le commerce qui impulse la production, la monnaie, la médecine, les nomenclatures, le droit, la science expérimentale).
Il nous fallait montrer que ce qui change de lieu ou de registre renonce au signifiant afin de mieux discerner le signifié, ou encore on travaille à renoncer au contenant, ce qui permet de mieux évaluer ou d’enrichir le contenu. Il s’agit d’une démarche générale d’innovation, puisqu’on découvre l’essentiel à travers les variations matérielles.
Ce livre tente aussi de rassurer ceux qui voient dans l’extériorité la mort du psychisme, la lente agonie de l’intériorité, alors que celle-ci ne se manifestait que dans celle-là. C’est, en effet, au dehors que cette intériorité nous prouve son énergie, à tel point qu’il n’a pas été possible ni de l’isoler, ni de la refouler, ni de l’enfermer sur elle-même.
François Dagognet, philosophe, a enseigné dans plusieurs lycées, puis à la Faculté des Lettres de Lyon, enfin à celle de Paris I-Sorbonne.
Philosophie du transfert
Philosophie du transfert
Introduction
Dans tout livre, la préface ou l’introduction est à la fois la première chose et la dernière : elle sert soit d’explication au but de l’œuvre, soit de justification et de réponse aux critiques. Mais, dans le cas présent, il semble que rien de tout cela ne soit possible ! Car si, de nos jours, il était donné d’établir un palmarès des chiens crevés en histoire des idées, c’est assurément à l’ombre de Vladimir Illitch Oulianov, dit Lénine, qu’il faudrait remettre la palme.
Marx, empruntant le mot à Lessing, aimait à répéter que Hegel en était venu à être traité dans l’Allemagne cultivée de la fin des années 1850 à la façon d’un « chien crevé » . Et c’était, selon Lessing, l’hon-nête Mendelssohn qui, en son temps, avait traité aussi mal Spinoza. On parle, certes, ici et là de « retour à Marx ». On exalte même les vaincus (Gramsci), les martyrs (le Che – transformé depuis plus de deux décennies en produit-marketing). Mais Lénine, ainsi que le remarque Domenico Losurdo dans son excellent essai Fuir l’histoire ?, est soigneu-sement passé sous silence .
Il faut dire que Lénine est censé, selon le prêt-à-penser du moment, incarner une histoire dont on ne pourrait plus qu’avoir… honte. Il faut dire, en outre, que nous sommes seulement sur le point de sortir d’une période de criminalisation de l’idéal communiste, laquelle a induit une authentique colonisation de la con-science historique des communistes eux-mêmes – que ceux-ci soient anciens, “néos” ou relaps jusqu’à l’hystérie. Après tout, pourquoi ne pas se régler sur l’exemple du bon chancelier Bismarck, lequel, au lendemain de la défaite de la Commune de Paris, assimilait expressément les vaincus à des criminels de droit commun ? Il faut noter, enfin, que la gauche paraît aujourd’hui tout déduire de l’idéologie domi-nante – ses catégories, ses évaluations et jusqu’à ses tics, ses références les plus obsédantes, en un mot : ses réflexes. L’« autophobie », poursuit Losurdo, brille tout particulièrement dans les rangs de ceux qui, tout en continuant de se déclarer plus ou moins épris de justice sociale, se révèlent obsédés par le souci de réaffirmer leur totale extériorité vis-à-vis d’ « un passé qui est tout simplement, pour eux-mêmes comme pour leurs adversaires politiques, synonyme d’abjection » .
Somme toute, présenter une étude portant sur l’idée de révolution chez Lénine, c’est semble-t-il adopter la posture de Diogène, la posture de Diogène le Chien, de celui à qui, lorsqu’on lui demandait pourquoi il entrait toujours au théâtre en empruntant la porte de derrière, répondait que c’était précisément parce que tout le monde a coutume de passer par l’autre côté… . Afin d’extorquer son indulgence au lecteur, je souhaiterais donc tout d’abord, rappeler comment Vladimir Illitch est entré dans ma propre vie : nos premières entrevues, en somme. Après quoi, je composerai un florilège très sommaire à l’aide de quelques idées désormais reçues, c’est-à-dire à l’aide de quelques-unes des hénaurmités que chaque citoyen doit considérer comme acquises touchant le léninisme, l’ex-Union soviétique et l’ensemble du défunt mouvement communiste. En un troisième et dernier temps, je tâcherai de faire pressentir l’actualité des six thèses de Lénine que j’ai rassem-blées et brièvement commentées dans l’étude publiée ci-après.
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1. Comment Vladimir Illitch est entré dans ma vie
Longtemps, à l’instar d’un très bon auteur, je m’étais couché de bonne heure. Depuis longtemps, aussi, j’avais été intrigué par ces conversations à voix basse, dont Neruda écrit qu’elles séparent plus qu’un fleuve le monde des enfants de celui des adultes . Ce soir-là, c’était en 1961, je dînais avec la grand-mère et la tante qui m’élevaient. J’avais alors neuf ans ; elles avaient préféré garder le secret et me parlaient de loin en loin d’un père assez fantomatique qui faisait censément l’instituteur en Algérie, et qui, du fait de la guerre, ne pouvait pas regagner la France. Ni l’une ni l’autre ne savaient que ma mère, sans m’en apprendre davantage, m’avait confié durant l’une de nos trop rares entrevues que ce père écrivait en outre quelques articles dans la presse en usant d’un pseudonyme bien précis.
Tous trois, comme à l’accoutumée, nous écoutions donc ce soir-là le « journal parlé » de 20 heures que distillait l’énorme poste de radio trônant à quelques pas de là, presque au milieu du long mur de la salle à manger. Soudain, j’entendis qu’Henri Alleg s’était évadé de la prison de Rennes et que la police le recherchait activement. « C’est Papa ? », demandai-je aussitôt, comme si la chose m’était évidente. Ma grand-mère, pour toute réponse, éclata en sanglots, cependant que ma tante me conduisit jusque dans ma chambre et s’évertua à me répéter à plus d’une demi-douzaine de reprises ce que j’avais bien voulu croire dès qu’elle me l’eût dit une seule fois – à savoir qu’il est possible d’être jeté en prison sans pour autant être ni criminel ni brigand. Et que, dans le cas de mon père, il s’agissait d’un homme de bien, d’un courageux militant communiste. Mais de la torture, elle ne me dit pas le moindre mot ce soir-là. — Quelques semaines plus tard, ma mère, mon frère (qui avait vécu avec elle à Paris) et moi-même, nous retrouvions mon père sur le quai d’une gare à Prague. Puis ce furent l’école soviétique de Prague et le début d’une vie nouvelle. Les fréquentes mentions du nom de Lénine dans ce pays qui nous accueillait ; les références de mes parents et de leurs amis à sa clairvoyance dans l’action, ou à certains de ses discours ; les blagues inévitables (deux apparatchiks se demandent pourquoi un cabaret ne fait pas recette à Moscou, alors qu’on a tenté d’y imiter en tous points l’Occident, et l’un des deux assure à l’autre que la strip-teaseuse est en tous les cas « politiquement sûre », car… elle a bien connu Lénine) ; quelques statues, bien sûr, ainsi que son effigie sur les insignes des « pionniers » que, mon frère et moi, nous étions devenus. Puis, durant l’été qui suivit, Artek, en Crimée ; Artek, « république des pionniers » ; Artek et les longues discussions que provoquait, au bord de la mer, le jeune moniteur qui avait en charge notre « détachement ». Et puis encore Ivanovo, la Maison Internationale de l’Enfance, cet internat très soviétique, à trois cents kilomètres au nord-est de Moscou, dans lequel étaient accueillis les enfants de Grecs, d’Iraniens et d’autres qui avaient été plus ou moins martyrisés par des défenseurs du « monde libre » : c’est à cette époque, indéniablement, que Vladimir Illitch s’est imposé très vivement à mon attention.
2. La drôle d’histoire :
sur quelques-unes des raisons qui ont rendu
le nom de Lénine parfaitement imprononçable
Certes, nos pères avaient cru à tort qu’ils verraient de leur vivant la victoire, – la victoire par laquelle toute lutte ou presque serait enfin absorbée, ce que Marx avait nommé le « dernier dénouement » . Sans doute ont-ils préféré comprendre l’histoire comme si elle avait été écrite au futur antérieur. Leurs combats, leur dévouement, leur courage, ils se les sont figurés volontiers comme ceux des quatre évangélistes qui, dans un célèbre vitrail de Chartres, sont assis à califourchon sur les épaules de quatre prophètes de l’Ancien Testament. La IIe Internationale avait trahi et dénaturé la promesse, la très profane promesse de la lutte contre la guerre et de la révolution ouvrière ; l’Interna-tionale de Lénine apportait, au contraire, par la voie la plus droite, la paix et la justice aux nations. Puis, ils ont fait généreusement tenir à Staline le rôle d’un Katagarama, c’est-à-dire de ce dieu sri lankais, de ce fils de Shiva qui devint selon la légende généralissime de trois cents millions de dieux, à la suite de sa victoire contre les Asura, les Titans. Nous-mêmes, nous serions-nous comportés autrement, si nous avions eu vingt ans ou trente ans au lendemain de la défaite du nazisme ? D’une défaite qui avait coûté quelque trente millions de morts à l’Union soviétique. D’une défaite qui ne parut possible et inévitable qu’après le tournant de la guerre : Stalingrad.
C’est en pensant à mes collègues et à ces jeunes étudiants qui m’ont accueilli de manière si grave et si chaleureuse au cours du printemps 2005, c’est en me souvenant de Volgograd et de son émouvante Université, de cette ville dans laquelle un million de vivants marchent sur deux millions de morts, que je voudrais toucher un mot de la drôle d’histoire, de cette folle histoire que les vainqueurs d’aujourd’hui ont très étroitement balisée. De la drôle d’histoire qui fait que le nom de Lénine semble aujourd’hui si difficile à prononcer. — Ce qui, en 2006, se dit communément de l’URSS avant et pendant la deuxième guerre mondiale ; ce qui se dit des soixante-dix années soviétiques, que l’on stalinise tout uniment ; ce qui se dit touchant le « totalitarisme », concept attrape-tout s’il en fût ; et ce qui se dit, en quatrième lieu, de la fin de l’Union soviétique : c’est au sujet de ces quatre “on-dit” que je voudrais maintenant… dire à mon tour quelques mots.
***
• Car l’histoire est toujours écrite – ou plutôt ré-écrite – par les vainqueurs. Marx, remarque Lénine, soulignait déjà en son temps comment la réaction avait réussi en Allemagne à « éli-miner presque complè-tement de la conscience populaire le souvenir et les traditions de l’époque révolutionnaire de 1848 » . Et c’est peu dire que de telles considérations pourraient, mutatis mutandis, aisément s’appli-quer aux quinze ou vingt dernières années du XXe siècle et à la violence qu’on y fit à l’histoire réelle de ce siècle.
Usant et abusant de cet adage en vertu duquel les objets non apparents et les objets non existants relèvent de la même règle logique, journalistes, fast thinkers et chercheurs d’occasion ont si bien conjugué leurs efforts qu’ils semblent avoir fait passer l’URSS par pertes et profits. De non apparentibus et de non existantibus eadem lex est. Les sondages valent ce qu’ils valent, c’est-à-dire fort peu – voire bien pire . Mais il n’est pas inintéressant de relever que, selon une étude de l’IFOP, 20 % seulement des Français estimaient en 2004 que la part de l’URSS fut prépondérante dans la victoire sur le nazisme (contre 57 %, paraît-il, en 1945) . Il faut reconnaître aussi que l’ignorance est himalayenne à ce point qu’une majorité des jeunes Français, questionnés à l’occasion d’un autre « sondage » aurait considéré que l’URSS avait été l’alliée de …l’Allemagne hitlérienne durant la deuxième guerre mondiale . Lointain écho, sans aucun doute, dans des cervelles vouées à la pub et à l’acculturation, du principal acte d’accusation porté en matière internationale contre l’Union soviétique de l’entre-deux-guerres : la signature, le 23 août 1939, du pacte germano-soviétique. Reprenant la thèse des historiens Lewis B. Namier et Alan John Percivale Taylor , les nouveaux travaux d’historiens anglophones éclairent pourtant les conditions dans lesquelles l’URSS en est arrivée à cette décision. Ils montrent comment, l’entêtement de la France et de la Grande-Bretagne dans leur politique d’ « apaisement » – autre-ment dit de capitulation face aux puissances fascistes – a ruiné le projet soviétique, projet visant à la « sécurité collective » des pays menacés par le Reich. D’où les accords de Munich (29 septembre 1938), par lesquels Paris, Londres, et Rome, permirent à Berlin d’annexer, dès le surlendemain, les Sudètes. Isolée face à un IIIe Reich ayant désormais les mains libres à l’Est, Moscou signa avec Berlin (en août 39, répétons-le) le pacte de non-agression qui l’épargnait provisoirement . « L’opposition de Chamberlain à une alliance avec les Soviétiques », écrit ainsi Michael J. Carley, et plus généralement l’« anticommunisme » (décisif à chaque phase-clé depuis 1934-1935), la « peur de la victoire sur le fascisme » qui animait des gouvernements britanniques et français effrayés que le rôle dirigeant promis à l’URSS dans une guerre contre l’Allemagne n’étendît son système à tous les belligérants, les multiples atermoiements tendant finalement à laisser à Hitler les « mains libres à l’Est », – tout cela fut « non seulement déterminant dans l’échec des négociations trilatérales de l’été 1939 », mais constitua aussi « l’une des causes majeures du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale » . Quant au fait que Staline avait réclamé aux Occidentaux, depuis août-septembre 1941, l’ouverture d’un « second front » à l’Ouest (envoi de divisions alliées en URSS ou débarquement sur les côtes françaises) et qu’il dut attendre ce second front jusqu’en juin 1944, il semble, du moins sous nos latitudes, que, seuls, quelques anciens dirigeants du Parti Communiste Français en parlent encore dans leurs mémoires .
Fin mars 1945, 26 divisions allemandes demeuraient sur le front occidental contre 170 divisions sur le front de l’Est, où les combats firent rage jusqu’au bout . Mais avant cela, comme le rappelle dans le détail le Livre noir d’Ilya Ehrenburg et Vassili Grossman, Juifs et Slaves (dont le IIIe Reich avait planifié l’extermination, à hauteur de 30 à 50 millions d’individus) périrent dans des milliers d’Oradour-sur-Glane. Les neuf cents jours du siège de Léningrad (juillet 1941-janvier 1943) tuèrent 1 million d’habitants sur les 2 millions et demi que comptait la ville, dont plus de 600.000 durant la famine de l’hiver 1941-1942. Au total, 1.700 villes, 70.000 villages et 32.000 entre-prises industrielles furent rasées.
• Au reste, deux impostures intéressées n’ont cessé d’obscurcir les recherches menées sur l’Union soviétique durant les trente dernières années. 1°/ La première consiste à présenter l’anticommunisme comme une analyse de l’URSS. La soviétologie, fort souvent, fut l’aventure du Pourquoi-Pas ? « Le problème de l’expert en choses soviétiques », écrivit en ce sens Alain Besançon, « n’est pas principalement comme il en va dans d’autres domaines, de mettre à jour ses connaissances. La grande difficulté est de tenir pour vrai ce que certains tiennent pour invraisemblable, de croire l’incroyable » . 2°/ La seconde de ces impostures consiste, selon l’expression de Moshe Lewin, à « staliniser » l’ensemble du phénomène, lequel, du début à la fin, n’aurait jamais été rien de plus qu’un immense « goulag », uniforme et recommencé .
Or, pour commencer par la fin, on serait certainement fondé, au vu des différentes phases, des changements de caps, des profondes transformations qui ont marqué l’histoire du socialisme réel, à parler non pas d’un régime mais plutôt de régimes soviétiques . L’élimination du stalinisme en Russie et du maoïsme en Chine ne suffisent-elles pas, d’ailleurs, à prouver que la forme la plus despotique de l’exercice du pouvoir ne constituait ni un paramètre indépendant des circonstances du moment (et des traditions historiques) ni une patho-logie incurable ? À moins que l’on ne souhaite comparer non seulement Staline et Hitler, mais aussi Lénine et Hitler, Khrouchtchev et Hitler, Brejnev et Hitler, etc. ? Après tout, la presse de notre drôle de gauche ne craignit pas, au début des années 80, de marteler le thème d’un « national-socialisme peint en rouge » à propos de la Pologne du général Jaruzelski ! — Il nous paraît cependant plus sérieux et bien plus conforme à la vérité d’admettre, avec Moshe Lewin, que le système soviétique a existé « en deux ou trois versions » au moins . Hannah Arendt n’a-t-elle pas elle-même, une fois n’est pas coutume, tenté d’affiner son concept fétiche, celui de « totalitarisme », en écrivant à l’occasion que « la Russie n’est devenue pleinement totalitaire qu’après les Procès de Moscou, c’est-à-dire un peu avant la guerre » ? Cette tentative de sériation mérite d’être relevée avec soin, et même avec émotion, chez un auteur qui ne craignit pas de comparer le communisme à un « dragon » , ni de présenter comme étant parfaitement symétriques « idéologie raciste » et « idéologie communiste » ; chez un auteur qui, dans la plus pure veine de la guerre froide, glosait sans le moindre recul au sujet du « monde libre » et de son « combat contre le totalitarisme » , en pratiquant ainsi cette « diffamation linguistique a priori », ces trucs de langage qui, comme l’écrivait fort justement H. Marcuse, loin de se borner à définir l’Ennemi et à le condamner, le constituent ; et l’Ennemi ainsi créé n’apparaît plus tel qu’il est en réalité, mais tel qu’il faudrait qu’il soit pour pouvoir remplir la fonction que lui attribue l’ordre établi. À l’inverse, ajoutait Marcuse, pour qui s’oppose à pareil Ennemi, « la fin justifie les moyens » : les crimes (ceux, notamment, que l’armée US commit au Vietnam) « cessent d’être des crimes s’ils servent à la protection et à l’extension du “Monde libre” » .
• De même, nous ne pouvons ici aborder qu’en passant la question des questions qui, pour un peu, passerait pour une dubitation sacrilège : est-il bien sérieux de déclarer comme Hannah Arendt (dont le discours, jusqu’à une mode encore toute récente, ne “passa” presque pas en Europe) que « les systèmes nazi et bolchévique » ne sont que « deux variantes du même modèle » ? . Dans un ouvrage qui fit grand bruit au moment de sa parution, on maniait avec un rare brio cette forme plus qu’expéditive d’unité dialectique des contraires. Le préfacier de l’ouvrage évoqué prétendait ne remettre nullement en cause la « singularité d’Auschwitz » et n’en affirmait pas moins, au bout de quelques pages à peine, que les régimes communistes auraient « commis des crimes concernant environ cent millions de personnes, contre environ 25 millions de personnes au nazisme » . Et, comme l’on n’en est pas à une contradiction près, le même a écrit un peu avant avant cela : « notre propos n’est pas ici d’établir on ne sait quelle macabre arithmétique comparative, [une] comptabilité en partie double de l’horreur, [une] hiérarchie dans la cruauté » . Car « que pèse un zéro quand on calcule en méga-morts ! », ainsi qu’a pu l’écrire un autre sans craindre le ridicule .
La vérité la moins contestable, c’est que l’évaluation du nombre des victimes de la répression en URSS devint en Occident, à compter des années 1975, une arène tout particulièrement destinée à exercer les forces des lutteurs. On a avancé à cet égard un cortège de faits si invraisemblables que la réalité n’a pu les produire sans mal. Chaque chiffrage a contredit l’autre, en détruisant ainsi sa prétention à la pertinence scientifique. Pour nous en tenir à la littérature franco-française et aux livres qui ont pu frapper les esprits au-delà du champ très restreint du Landerneau universitaire, je relèverai que Jean Ellenstein, dans une Histoire de l’URSS publiée en 1973, estimait à quelques millions le nombre des déportations ayant eu lieu en Union soviétique . Quelques années plus tard, Charles Bettelheim, quant à lui, mentionnait les estimations de Wiles, lequel avait retenu le chiffre de 1,62 millions pour les années 1931 à 1937 et de 4,32 millions pour 1938, tout en ajoutant que ce dernier chiffrage lui paraissait « élevé » . En 1977, les auteurs eurocommunistes de L’URSS et nous avançaient « un chiffre minimal de 10 millions de Soviétiques morts des suites des deux grandes vagues de répression des années 30 », autrement dit des années 1930-33 et 1935-38 . André Glucksmann (ex-maoïste qui, depuis vingt ans, appelle courageusement de ses vœux chacune des opérations militaires que le Pentagone annonce pour le surlendemain) passait, en l’espace de deux ans, de « 15 millions de morts probables » à 40 millions de morts « probablement » . Et, pour en terminer avec cet hallucinant et lugubre décompte, je citerai les chiffres qu’avancèrent deux auteurs qui, pour ne pas être Français, furent, en France comme ailleurs, promus au-delà de toute mesure : Soljenitsyne tout d’abord (900.000 exemplaires du volume I de L’Archipel du Goulag avaient été vendus en France dès 1983, soit près de dix ans après la sortie du livre), Alexandre Soljenitsyne qui assurait qu’en URSS… 66 millions d’hommes avaient péri du fait du régime communiste ; et, last but not least, Michaël Voslensky, l’auteur de La Nomenklatura (400.000 exemplaires vendus en France), qui annonçait que le tribut payé par les peuples soviétiques à la dictature, entre 1917 et 1959, s’élevait à 110 millions de vies humaines . — Est-ce à dire qu’il ne s’est rien passé ? qu’aucun crime n’a été commis ? qu’Evgenia Ginzbourg n’a pas décrit dans des pages poignantes la folie d’une vie concentrationnaire qui ne la fit point changer d’idéal ? que la terreur n’a pas pesé sur le pays, pendant de longues années au moins, telle une pesante chape de plomb ? Nullement. Je demande seulement si, à force de prétendre qu’il est indécent de se livrer à des comptes d’apothicaire dans l’ordre de l’horreur, on est fondé à proférer des accusations plus énormes que tout nombre assignable. Et à faire passer dans la trappe les monceaux de dents en or, les têtes de prisonniers réduites faisant office de presse-papiers, les abat-jour en peau humaine, les expériences diaboliques de médecins sortis de l’enfer, etc. Je demande, avant de donner comme beaucoup dans l’autoflagellation des vaincus, nous demandons tout bonnement, nous qui, du communisme, avons surtout connu la droiture, les lumineuses espérances et l’héroïsme qui caractérisaient nos aînés, que l’on nous dise un peu plus précisément de quoi l’on nous parle, – quelle fut l’échelle des crimes dont il est question.
Le fond de l’affaire aura consisté, somme toute, à tirer un trait d’égalité entre stalinisme et nazisme. À faire passer dans la trappe les rêves les plus généreux de dizaines et de dizaines de millions d’hommes et de femmes à travers la planète, rêves qui, pendant des décennies, ont accompagné l’existence du « socialisme réel ». À les faire revenir au même que les obscènes passions de ces foules que les fascistes n’ont jamais galvanisées que par des appels à la haine et des incitations aux carnages. On en vint enfin, dans le même mouvement, à l’essentiel de ce qui était visé, c’est-à-dire à l’identification définitive du véritable et unique Belzébuth, du Mal authentique et originel. Jean-Michel Chaumont reprochait déjà fort justement à H. Arendt son assimilation du « Goulag » et d’« Auschwitz », considérés comme deux essences platoniciennes, comme deux isolats comparables à des Idées posées dans la nue . « “L’assassinat pour appartenance de classe” perpétré par les bolchéviques n’est-il pas le précédent logique et factuel de l’“assassinat pour appartenance raciale” perpétré par les nazis ? » : cette phrase, due à l’historien allemand Ernest Nolte , eût pu se trouver chez Hannah Arendt . N’existe-t-il pas un « lien de causalité », alla jusqu’à écrire Nolte , entre ”l’assassinat pour appartenance de classe” et l’“assassinat pour appartenance raciale”, lequel n’est plus, chez lui, présenté que comme une réplique ? Post hoc, ergo propter hoc ! Auschwitz serait, somme toute, selon le même historien, une « copie » du Goulag, mais comme une « copie déformée », une copie « plus horrible que l’original ». “Auschwitz” répondrait au “Goulag”, en découlerait directement . Car “Auschwitz” résulterait « principalement […] d’une réaction, elle-même fruit de l’angoisse suscitée par les actes d’extermination commis par la révolution russe » . Suivront, comme de juste, des contorsions destinées à nier gravement qu’on en arrive ainsi à « banaliser » les atrocités nazies, etc. Oh, bien sûr, « aucun assassinat, et encore moins un assassinat de masse, ne peut en “justifier” un autre », poursuit Nolte . Mais enfin, malgré l’évidence de la documentation historique et malgré la chronologie, fascisme et nazisme auraient constitué « la réponse radicale », la « contrepartie » et l’« image » du stalinisme .
Que de telles thèses aient été divulguées et prises au sérieux par des universitaires français (souvent ex-communistes), constitue déjà en soi un symptôme de ce qui s’est passé dans le champ historico-médiatique depuis les années 1975-1980 . Mais que cela soit devenu la doxa, l’une des « évidences » de l’Occidental moyen paraît évidemment effarant. Un exemple entre mille autres : à Budapest, au numéro 60 de l’avenue Andrassy, dans une Hongrie d’où, en l’espace de quelques mois un demi-million de Juifs furent contraints de partir vers les camps d’extermination nazis, le touriste pourra visiter une « Maison de la Terreur », comportant bien plus de salles consacrées aux affres de la période de domination communiste qu’à la terreur national-socialiste. Au milieu d’un déluge de messages affectant tous les sens à la fois (musique tonitruante, télévisons géantes ou non, affiches, casques audiovisuels chaudement recommandés par le personnel du “musée”), on a pratiqué l’amalgame jusqu’au ridicule, en exposant ici un uniforme de soldat soviétique accollé à un uniforme nazi, en mélangeant ailleurs la déportation (deportation) vers les camps d’extermination avec le déplacement forcé (resettlement) de dizaines de milliers de Hongrois au lendemain d’une guerre pendant laquelle les autorités du pays n’avaient pas – c’est le moins que l’on puisse en dire – choisi le meilleur parti. Une ahurissante imitation de Yad Vashem, avec lumignons du plus mauvais goût, complète le tout et parachève cette singulière mise en scène.
Allons ! Il est temps de relire enfin avec quelque lucidité et quelque souci de vérité ces déclarations à l’emporte-pièce qui ont émerveillé Paris pendant trente années et dont les auteurs ne furent jamais cités qu’avec la plus extrême gravité. Celle-ci, par exemple : le totalitarisme, « en Union Soviétique, dans le régime attaché au nom de Staline, a atteint un degré qui, de loin, n’a pas été égalé par le fascisme ni par le nazisme » . Relions-les, car elles ne peuvent pas ne pas l’être, avec les campagnes à peine plus récentes en faveur d’un “Nuremberg” du communisme, avec la complète délégitimation de tout discours se référant de près ou de loin au marxisme dans l’Université française et, demandons-nous quels peuvent bien être leurs effets immédiats dans un pays au sein duquel on observe de plus en plus fréquemment des comportements et des actes qui nous ramènent aux années 30. « Et c’est ainsi », comme il est dit dans La Nuit des Rois de Shakespeare, « que le tourniquet du temps amène ses vengeances » .
• Au fait, The Fall of the Soviet Empire , The Disintegration of the Soviet Union , The Causes of the Soviet Collapse , L’Énigme de la désagrégation communiste , etc., – la liste des expressions ou des déclarations de ce type concernant la fin de l’Union soviétique en 1989-1991 pourrait donner lieu, quant à elle, à une interminable litanie d’appréciations toutes convergentes : l’URSS « s’est effondrée, en quelques mois, comme un château de cartes » ; le système « s’est de lui-même écroulé » ; etc. Le breakdown (autrement dit la panne, la décomposition, ou encore l’éclatement de l’Union soviétique), écrit ainsi Nick Besley, serait dû à quatre causes, toutes internes en dernière analyse : la montée des nationalismes que la fin de la Guerre froide a rendue possible ; les mauvaises performances du système économique ; le « morcellement de l’élite » ; et la faillite des institutions de l’État . Quant à Moshe Lewin, d’ordinaire beaucoup plus circonspect, il affirme que « ce n’est pas la course aux armements […] qui a causé la mort de l’URSS, bien qu’elle ait eu son influence ». Le « facteur décisif » serait à rechercher, selon lui, « du côté des “méca-nismes” propres au système soviétique » .
Albert Soboul se plaisait à répéter, cependant, dans ses cours consacrés à la Révolution française, que le 10 août 1792 (jour de l’insurrection populaire qui contraignit l’Assemblée législative à prononcer la suspension du monarque), il n’y avait pas eu “chute” mais renversement de la monarchie. Car, ajoutait-il avec un sourire, celle-ci n’est pas tombée toute seule. Or, en 1991, l’URSS, elle non plus, n’est sans doute pas « tombée toute seule ». Le début de la “guerre froide” et la fin de sa résurgence, après l’intermède de la “détente” dans les années 72-80, n’avaient-ils pas été marqués, d’ailleurs, par deux avertissements militaires des plus explicites ? Ce furent deux menaces non seulement de guerre, mais de guerre totale ou d’anéantissement : la destruction atomique d’Hiroshima et Nagasaki décidée par Harry Truman et le programme de « guerre des étoiles » lancé par Ronald Reagan . Personne ou presque n’aura donc retenu, parmi ceux qui ont décrit la récente fin de l’URSS, que l’un des buts explicites de l’Initiative de Défense Stratégique (IDS), lancée en 1983 par l’équipe Reagan, était de « mettre à genoux la puissance soviétique », de l’ébranler puis de la ruiner par une relance effrénée de la course aux armements. — Aussi, le caractère mystificateur de catégories qui prétendent définir comme un processus purement spontané et interne, une crise qui ne peut être séparée de la formidable pression exercée par le camp adverse, nous paraît-il absolument évident. Et la catégorie d’« implosion » ou de « collapsus », ainsi que tous ses succédanés énumérés ci-dessus, pourrait donc bien participer d’une mythologie apologétique du capitalisme et de l’impérialisme. Déjà, elle ne sert plus guère, comme l’a écrit D. Losurdo, qu’à « couronner les vainqueurs » .
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Concluons. Nous n’avons rien dit, on l’aura peut-être noté, d’une population désormais toujours plus appauvrie, humiliée, contrainte de recourir au système D pour survivre. Ni de la baisse de l’espérance de vie en Russie. Ni du fait que le petit écran y est devenu le loisir dominant. Rien, non plus, au sujet du niveau de vie de la population russe et de sa couverture sociale, qui n’ont pas cessé de se dégrader depuis le début des années 1990. Nous n’avons rien dit de cette indéniable (n)ostalgie que beaucoup de gens, parmi les moins jeunes, éprouvent encore pour le temps d’avant. Nous nous sommes bornés à laisser entendre que le régime issu de la Révolution d’Octobre 1917 a su sauver le pays d’une décom-position déjà en cours, y ériger un système industriel par le biais des premiers plans quinquennaux d’avant-guerre, venir à bout de la guerre elle-même, gérer son immense territoire en pratiquant cette sorte d’ « internationalisme interne » dont aucune autre puissance n’a jamais fait preuve à l’égard de ses anciennes colonies, fournir une éducation scolaire et universitaire à sa population, et se réformer le cas échéant – autant de facteurs qui témoignent d’avancées très considérables par rapport à la vieille Russie . Autant dire que la question du bilan de la période historique commencée avec la révolution soviétique et avec l’arrivée de Lénine au pouvoir demeure ouvert. Autant dire qu’une aussi vaste question mérite mieux que des pamphlets, des approximations de mauvais aloi ou des écrits de circonstance.
3. Actualité de Lénine
Voici maintenant, dans leur sécheresse la plus parfaite et leur formulation la plus lapidaire, les six thèses que j’ai cru pouvoir dégager de ce que Lénine a écrit touchant l’idée de révolution :
1°/ La révolution est une guerre ; et la politique est, de manière générale, comparable à l’art militaire.
2°/ Une révolution politique est aussi et surtout une révolution sociale, un changement dans la situation des classes en lesquelles la société se divise.
3°/ Une révolution est faite d’une série de batailles ; c’est au parti d’avant-garde de fournir à chaque étape un mot d’ordre adapté à la situation objective ; c’est à lui de reconnaître le moment opportun pour l’insurrection.
4°/ Les grands problèmes de la vie des peuples ne sont jamais tranchés que par la force.
5°/ Les révolutionnaires ne doivent pas renoncer à la lutte en faveur des réformes.
6°/ À l’ère des masses, la politique commence là où se trouvent des millions d’hommes, voire des dizaines de millions. Il y a lieu, en outre, de relever le déplacement tendanciel des foyers de la révolution vers les pays dominés.
De ces thèses, des faits que leur auteur invoquait et des considérations qui les ont fondées, je voudrais faire éprouver l’actualité, – en cette époque durant laquelle l’ordre mondial semble avoir régressé jusqu’à en revenir au temps des conquêtes de l’Amérique, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie. De vastes territoires, des richesses et, surtout, une immense force de travail disponible attendent leurs nouveaux seigneurs. Dans cette guerre, la politique, en tant que moteur de l’État-nation, a presque semblé disparaître : elle n’a plus servi, durant les quinze dernières années, qu’à « gérer » l’hégémonie du business, et les hommes politiques ne passent plus guère que pour des comparses chargés d’accompagner les volontés des milieux d’affaires. Sa base matérielle détruite, sa souveraineté et son indépendance annulées, sa classe politique effacée, l’État-nation est devenu un simple appareil de sécurité au service des méga-entreprises . La théorie du commerce international nous dit bien qu’il est avan-tageux pour chaque pays de passer de l’étroit marché national au libre-échange globalisé. Mais il est bien sûr admis que, dans le nouvel hypermarché planétaire, l’ouverture des échanges fait des perdants en grand nombre et seulement quelques gagnants.
Le libéralisme, la théologie néo-libérale a mangé les cerveaux. Par un extraordinaire renversement des rôles, la parole experte dénonce désormais dans les revendications populaires un “conservatisme” et prétend voir le “progrès”, la “réforme” dans la régression sociale, dans la dérégulation généralisées. Tout de même que Boris Eltsine (autre et remarquable inversion sémantique) était censé représenter la “gauche”, Mikhaïl Gorbatchev le “centre”, durant les derniers moments de l’Union soviétique, – la “droite” regroupant, comme de bien entendu, tous ceux qui n’appelaient pas de leurs vœux la restauration d’un libre marché” et le pillage des biens d’État… La nouvelle vulgate planétaire, afin de dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées, écrivaient fort justement Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, s’appuie sur une série d’oppositions et d’équivalences qui se soutiennent et se répondent : désengagement économique de l’État et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi, réduction des protections sociales et célébration mora-lisatrice de la « responsabilité individuelle ». Suivait la liste des plus rebattues parmi ces antonymies aussi sommaires que binaires :
MARCHÉ
ÉTAT
liberté
ouvert
flexible
dynamique, mouvant
futur, nouveauté
croissance
individu, individualisme
diversité, authenticité
démocratique
contrainte
fermé
rigide
immobile, figé
passé, dépassé
immobilisme, archaïsme
groupe, collectivisme
uniformité, artificialité
autocratique (“totalitaire”)
Corollairement, le différentiel de revenus entre les pays les plus riches et les pays les plus pauvres est passé, d’après le rapport annuel du Programme de développement des Nations Unies (PDNU) pour 1999, de 30 pour 1 en 1960 à 60 pour 1 en 1990 et à 74 pour 1 en 1997. Et les inégalités ne cessent de s’accroître au sein des nations, provoquant tensions sociales, émeutes raciales et autres guerres civiles plus ou moins larvées. Car une mondialisation de ce type, un tel système qui multiplie paradoxalement les frontières en pulvérisant les États, offre assurément le plus bel avenir à la guerre.
Des formes d’organisation nouvelles ; le minimum de discipline sans laquelle aucune action collective n’est possible ; un nouvel universalisme, une doctrine et, tant qu’à faire, une doctrine de combat : c’est ce que nous apportera inévitablement le siècle qui vient, et cela, aussi sûrement que nous avons été surpris et décontenancés par la Restauration en cours. Il se pourrait que, des six thèses que nous allons maintenant étudier au plus près, nous puissions tirer quelques enseignements fort utiles dans un avenir qui n’est pas si lointain qu’on croit.
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ISBN:2-84186-319-0
Auteur:Jean Salem
$Prix: 20.00
Situation:nouveauté
mai 2006
Description:un ouvrage 22.5x16 cm broché, non rogné, de 168 pages, imprimé sur papier vergé
Présentation:Concernant l’idée de révolution, six thèses principales paraissent ressortir d’un examen systématique des Œuvres complètes de V. I. Lénine.
1°/ La révolution est une guerre ; et la politique est, de manière générale, comparable à l’art militaire.
2°/ Une révolution politique est aussi et surtout une révolution sociale, un changement dans la situation des classes en lesquelles la société se divise.
3°/ Une révolution est faite d’une série de batailles ; c’est au parti d’avant-garde de fournir à chaque étape un mot d’ordre adapté à la situation objective ; c’est à lui de reconnaître le moment opportun pour l’insurrection.
4°/ Les grands problèmes de la vie des peuples ne sont jamais tranchés que par la force.
5°/ Les révolutionnaires ne doivent ni ne peuvent renoncer à la lutte en faveur des réformes.
6°/ À l’ère des masses, la politique commence là où se trouvent des millions d’hommes, voire des dizaines de millions. Et les foyers de la révolution tendent à se déplacer vers les vers les pays dominés.
Jean Salem, professeur à la Sorbonne, montre ici l’intérêt ainsi que l’actualité de ces thèses que, durant le dernier quart de siècle, bien des gauches respectueuses ont reléguées sous l’éteignoir, désavouées avec virulence ou, tout simplement, censurées.
Lénine et la révolution
Lénine et la révolution
Elle s’assoit, ses genoux relevés, où reposent les coudes – face à la mer.
On a baissé la flamme qui s’élevait au bord du cratère de bronze. Vertus de la veilleuse.
Ses lignes repliées, ses formes ramassées – et comme l’abrégé de soi –, elle tourne vers nous un dos où transparaît la tresse étroite des vertèbres.
Se recueillir entre ses membres ; thésauriser les soupirs d’aise de la grève ; jouer à vous confondre, respirations du ventre et de la vague…
Un coquillage contourné ouvre sa valve au flux : au large offerts, au large dédiés, chairs et muqueuses – et le for intérieur. Et que les pulsations de la rumeur entrent en résonance avec ces hanches de violoncelle !
… Jusqu’au basculement : la brassée des cheveux a relevé la face, elle a clos les paupières (que le zénith les scelle !) ; la nuque a chu comme une sonde.
– « Fût-ce, venu du large, un sourire trop vaste, qui me poussa à la renverse ? Une conjuration d’horizontales dont j’entravais le jet rasant ? Toutes mes forces soutirées, toutes mes forces converties en lassitude heureuse (serais-je si ancienne ?), je connais les délices de se démettre de sa vie.
« Ah, c’est plaisir que d’être, au creux du monde, épanchement figé aux friables contours !... Et loué soit le sable et son fourmillement massé, de m’enseigner mon dos… (Savais-je assez l’accent de sa cambrure, et sa propagation ?) Loué le sable, de soutenir mon corps au-dessus du sommeil. (Est-ce cela flotter ?)
J’accueillais le soleil de mes seules épaules : c’est de l’orteil au front qu’il fait peser sur moi son œil écarquillé ; j’étais écueil pour la brise de mer – et me voici son lit… De mon genou au sein, le sourire du large se réfléchit jusqu’à ma face.
« S’ouvrent mes jambes et s’écartent mes bras : l’impatience est dans ce sable que je froisse du tranchant de la main. (Est-ce cela, une caresse ? Et qui la donne ? la reçoit ?) Que je vous ai de gratitude, attaches, mes attaches par quoi je me dénoue, par quoi je me déplie… Comme la fleur éclôt ?
« Qu’est devenue celle qui s’avançait en incisant le ciel, à peine précédant ses seins, le masque aveugle de son ventre, et son genou raidi de décision ? J’étais élan, jaillissement : la mesure du jour. Et de très haut, je dominais ma vie : un jeu de courbes pures, un feu de courbes sèches.
« L’espace m’enlaçait, l’espace me hissait – la terre m’a défaite, et me voici qui me dissous entre sable et soleil…(Soumission à tous deux !) Et j’aime me mouvoir dans l’unanimité du monde, mais cette couche où n’être que langueur, où n’être que liqueur !... »
Adam écoute – et il s’étonne de ce savoir sans sources. (« Qu’est-ce qu’un feu ? une liqueur ? » ) Adam regarde la gisante.
Plane, la plage, autant que la jonchée du ciel, et sans esprit la ligne du rivage ; mais tout auprès, cette nodosité de fin limon modelée de lueurs !... Et ce n’est pas rose des sables – ou bois d’épave : dans le hamac du vent, une coulée de renflements, saillies et tubérosités, où les paupières closes, la bouche et le menton, les seins tassés et l’horizon du ventre (« que n’interrompt nulle… protubérance ? ») sont arceaux s’accroissant comme ondes concentriques.
– « Qu’elle est touchante, ainsi défaite comme bras de rivière privé de pente… Ma tête s’en incline et lui verse un sourire.
« Quand je verrai la verticale s’éprendre de sa nuque ; quand elle aura l’épaule désinvolte et la narine haute, et qu’elle tiendra tête au jour, je l’étendrai sous le fil des fougères (que leur curiosité a ramifiées !) »
Retour en Eden
S’il n’était pas facile de quitter le jardin d’Eden, il est encore plus difficile d’y rentrer. L’audace de François Solesmes, dont l’œuvre se présente comme une célébration poétique de la féminité et de l’amour humain jusque dans ses moments les plus sensuels, s’interroge sur ce retour, au-delà de toute condamnation.
Comment donc se remettre dans la peau du premier homme, sorti des mains du Créateur, « s’étourdissant de la grâce de vivre, de la faveur d’être en ce monde dont il faut nommer bêtes et plantes » ?
Comment revivre de manière aussi réaliste et symbolique que possible cette heure une et unique de la rencontre de la première femme qui, face à Adam, « prend de vitesse les mots qu’il aimerait prononcer : le mot exclamation, et le mot flamboiement ou ceux de dédicace et d’ovation » ?
Comment, enfin, penser avec le Créateur Lui-même l’idée d’un être libre à sa propre Image ?
Tout se déroule ici à l’inverse de ce qui a fait dire à Paul Valéry : « Dieu créa l’homme et, ne le trouvant pas assez seul, il lui donna la femme. » En effet, dans des pages magnifiques où se mêlent l’émerveillement et la nostal-gie, l’étonnement et la réflexion, François Solesmes tente de réhabiliter une approche de la féminité en deçà de la chute : « Merci, mon Dieu, fait-il dire à l’homme, d’une compagne qui m’enseigne tout l’ascendant de la douceur ; qui m’établit parmi Vos créatures par les ten-dres approches de l’apprivoisement. »
Un mot d’Amers de Saint John Perse vient spontanément à la rencontre de ce beau cantique à trois voix : « Tu es là, mon amour, et je n’ai lieu qu’en toi. J’élèverai vers toi la source de mon être, et t’ouvrirai ma nuit de femme, plus claire que ta nuit d’homme ; et la grandeur en moi d’aimer t’enseignera peut-être la grâce d’être aimé. »
JEAN BOREL (le Nouvelliste, octobre 2006)
ISBN:2-84136-306-9
Auteur:François Solesmes
$Prix: 40.00
Situation:nouveauté
mars 2006
Description:un volume 32 x22.5 cm non rogné de 200 pages imprimé sur papier Acquarello 120g.
Tirage de tete 12 exemplaires : nous consulter
Présentation:COMMENT SE SATISFAIRE du récit de la Genèse quand on a quelque révérence pour la femme ? Dieu l’aurait tirée du flanc d’Adam, ce qui autoriserait l’homme à tenir sa compagne pour inférieure ? Dieu, en frappant d’interdit l’arbre de la Connaissance du bien et du mal, aurait dénié l’autonomie morale à ses créatures, les punissant ensuite d’avoir agi en êtres libres ?
N’est-il pas, en outre, singulier, que la Bible soit muette sur la beauté d’Ève, alors que Dieu n’a pu que mettre toutes ses complaisances dans Son ultime ouvrage ? et muette sur l’union charnelle d’Ève et d’Adam, acte sacramentel par excellence ?
Irrité par les crimes de leur descendance, le Créateur aurait effacé toute chair de la surface de la Terre, mais, comme dépourvu de prescience, aurait sauvé Noé dont la postérité allait perpétuer le Mal ? Que d’énigmes sont promises au lecteur des Saintes Écritures !
Avant que plus rien ne subsistât du Jardin primordial, il importait d’en célébrer les rares vestiges. Avec, s’il se peut, les yeux « non habitués » d’un Adam ; avec ceux, voilés d’une essentielle nostalgie, de la première femme, de la « première mortelle ». Puisse le poète avoir fidèlement transcrit le chant du cygne d’un monde condamné. Puisse-t-il avoir infusé, dans les regards, attention, ferveur et gratitude envers tout ce qui témoigne encore de sa haute origine.
À commencer par la femme plénière qu’Ève inaugure.
Que soit louée, en celle-ci, la filiation indéfinie de ses pareilles, dépositaires successives de l’enfance du monde, toute grâce et tendresse ; de la courbe accomplie ; du temps cyclique — et d’un rebord de seuil donnant sur un goulet marin !
De quoi, si l’on en croit Camus, savoir quelque chose, ici-bas, du Paradis. De quoi, pour le philosophe, s’aviser que cette preuve tangible, irrécusable, de l’existence de Dieu, qu’il avait tant cherchée, se trouvait en foule sous ses yeux.
L'Inaugurale
Dans la nuit noire qui fond sur Sils-Maria, une bougie. Lumière au premier étage d’une petite maison lovée dans son contrefort de granit. Presque une grotte. Un homme à l’épaisse moustache marche puis s’assoit à son bureau. Il écrit puis s’interrompt. Portant la plume à la commissure des lèvres, puis lissant dans un mouvement lent les poils de sa moustache, il regarde droit devant lui. Dans la nuit noire qui fond sur Sils-Maria, une bougie dans le clapotis des vaguelettes des lacs soulevées par le vent de ce plateau de la Haute-Engadine. Friedrich Nietzsche ouvre un peu plus les battants de la fenêtre, les rideaux écartés butant sur le trop noir d’une nuit où là-haut, juste en face de lui, une autre bougie luit, vacillante.
Le philosophe s’assoit. Il laisse de côté une lettre à peine commencée. Il la destine à sa mère. Il se prend la tête entre les mains, ouvre les yeux puis les ferme. Le vent froid de l’Engadine lui fouette le visage. Droit devant sur le promontoire, une masse, chalet monumental, dresse sa masse noire. Dans la nuit noire qui fond sur Sils-Maria, Friedrich Nietzsche distingue à la lumière tremblante de la bougie, une silhouette.
Celle-ci marche aussi. Derrière la plus haute des fenêtres du chalet. Tous les autres volets sont fermés. Chalet replié sur lui-même derrière l’hôtel Waldhaus, grand hôtel de l’aristocratie de la Belle Époque. Maison forte aux côtés du château fort : de la petite chambre de l’une comme de l’impressionnante tour de l’autre, l’Europe du Nord d’un côté, l’Europe du Sud de l’autre. Comme si le haut plateau de l’Engadine – de la Haute Engadine faudrait-il répéter, tant tout ici est haut – basculait avec brutalité au Col de Maloja dans la Lombardie du Lac de Côme, aux points de circonflexe aussi majestueux que les villes ponctuant ses flancs côtiers, Melzi et Carlothe, diastole et systole de notre respiration d’entre-monts.
La silhouette dans ce chalet-monument qui fait face, en le surplombant, à la maison de Nietzsche, ressemble à une jeune enfant – jeune fille ou jeune garçon ? – de cinq ou six ans. À la faveur d’une étoile plus filante que les autres, le philosophe, toujours à sa table de travail, mais maintenant assis, croit deviner les amples plis d’une chemise de nuit. Large enveloppe du corps de la silhouette dans la nuit noire qui fond sur Sils-Maria. Silhouette autour de la bougie.
Plis du visage buriné par l’insomnie du philosophe fixant désormais debout, au-delà du Crépuscule, dans ce pays d’Après, l’énigmatique silhouette de cette jeune fille, seule, tout là-haut, derrière volets et battants ouverts du chalet-monument. C’est le chalet des Spitzer souffle le cadastre dans la nuit noire qui fond sur Sils-Maria. D’un pli à l’autre l’immense carte, échappé de la mairie des bords du Lac et de sa presqu’île montre le chemin escarpé qui serpente dans la forêt pour aller de la maison de Nietzsche à celle de la silhouette de la jeune fille dans la nuit.
L’horloge, sentinelle de la nuit du philosophe comme de la jeune fille, sonne trois heures du matin. Elle avait appartenu au maire de Sils-Maria, enclave communale dans la forteresse de Haute Engadine. Elle donnait au noir de la nuit des couleurs de glace et de neige. Elle réveillait la montagne qui, parfois, répliquait à coups d’avalanches ou de plaques à vents l’hier ; même parfois de sons très particuliers quand le vent jouait sur les touches des pianos et des orgues des cascades de glace. Car les hivers étaient rudes, très rudes sur ces hauts plateaux de Haute Engadine.
Hauts plateaux de la Haute Engadine… Hauts plateaux de la Haute Engadine… Hauts plateaux de la Haute Engadine… Douce antienne de la Sils-Maria de Nietzsche à la lumière de cette bougie d’au-delà du Crépuscule dans ce beau pays, dans ce beau pays d’Après, quand la mort des êtres les réunit dans ce présent d’éternité que ménagent sans effort des neiges d’ailleurs éternelles. Douce antienne de la Sils-Maria de cette princesse du chalet des Spitzer dont les lumières de la bougie, même vacillante sous le vent qui montait du lac après l’avoir strié de vaguelettes, commençait à révéler la douloureuse identité.
Les Spitzer étaient, en effet, les propriétaires de ce chalet. Ils y invitaient régulièrement leurs plus proches amis. Parmi eux les Frank, la famille Frank, Anne Frank. C’est elle, la silhouette dans les plis de la nuit de ces années 1935, 1936, quand l’Europe, celle du Sud comme celle du Nord, celle aussi de l’Europe centrale bascule dans l’abîme.
ISBN:2-84186-305-0
Auteur:Stéphane Baumont
Complément de titre:Friedrich Nietzsche et Anne Frank à Sils-Maria
$Prix: 15.00
Situation:nouveauté
mars 2006
Description:un volume 22.5x 16cm de 88 pages non rogné imprimé sur papier Acquarello 120g
Présentation:Entre sapins, mélèzes et arrozes, un torrent. À Sils-Maria, haut lieu de villégiature philosophique de Friedrich Nietzsche. De son bureau, au cœur du petit village de la haute Engadine, il voit, là, juste sous le ciel du Val Fex, une haute falaise très escarpée. Viendra s’y construire peu de temps après sa disparition, un chalet. Au bord du précipice. C’est là qu’Anne Frank passa, chez des amis de ses parents, les étés de 1935 et 1936, années pathétiques de l’hellénisme conquérant. Entre le philosophe et la toute jeune Anne, d’une maison l’autre, dans un au-delà du temps qui, sollicite rencontre et dialogue, un pays au-delà du crépuscule se dessine. Par petites touches. Dans le froid glacial du haut plateau de la haute Engadine. Dans la clairière aménagée par Hölderlin et par Plutarque. Dialogue des morts avec les textes philosémites de Nietzsche, l’ermite de Sils-Maria, avec l’allégresse de celle qui va, bientôt, nous livrer son Journal. Et peu à peu les mots construisent le chalet qui n’existait pas, révèlent l’admiration et le respect du Philosophe pour le Peuple auquel Anne appartient ; elle, si jeune alors, dans cette Engadine si éloignée des autodafés et de l’antisémitisme des pays si limitrophes géographiquement de l’Allemagne, l’Autriche.
Quelques fragments d’écrits nietzschéen, par-delà les étoiles de l’hiver engadinois et de son été presque italien. Anne, dans la plus haute chambre du chalet le plus élevé, les reçoit. Elle tente de comprendre et même de répondre. Leurs chemins passent par ce torrent, trait d’union dans sa fougue, son écume, son bruit entre la presque-adolescente et celui qui, proche de la folie, a trouvé à Sils-Maria la topographie idéale d’où naît l’éternel retour poétique des rencontres dans ce pays au-delà du crépuscule. Écritures d’ombres sur les pierres, les parois, les clairières, les poutres des chalets, des chambres de l’Une, du bureau et de la petite table de l’Autre. Immémoriales stèles dans les clairières de l’Engadine. Croisement d’âmes sur les sentiers de l’Alpe. Il fait décidément beau à Sils-Maria. Très beau.
Le pays au-delà du crépuscule
« Écrire, c’est finalement se refuser à passer le seuil, se refuser à ‘écrire’ » : c’est par ces mots que M. Blanchot, dans Le livre à venir, pose la question de la nature de l’acte d’écriture : pourquoi écrire quand ce pourquoi est souvent un pour qui, et ce pour qui un pour soi-même ? Ce seuil impossible à franchir dont parle M. Blanchot, n’est-ce pas le moment précis où l’écrivain réalise qu’écrire cela revient finalement à s’écrire ? Mais si écrire, c’est s’écrire, l’écriture ne court-elle pas le risque de devenir factuelle en réduisant ce s’écrire à un se décrire ? Certains écrivains franchissent pourtant ce seuil et réussissent à travailler la langue dans sa matière première pour la sortir de l’anecdotique, et pour faire émerger un style. Mais qu’en est-il de tous ceux qui s’aventurent sur le terrain miné des écritures de soi ? Écrivent-ils seulement ?
Si beaucoup d’écrivains contemporains se choisissent comme objet d’études et usent de leur souffrance comme d’un ‘motif’, quels sont ceux qui ont su garder présent à l’esprit l’avertissement de B. Gracian dans L’homme universel : parler des autres en feignant de parler de soi ? Parler des autres, n’est-ce pas là le meilleur moyen de retrouver l’homme dans sa figure essentielle, autrement dit son humanité ? C’est aussi le second avertissement que M. Blanchot, dans un autre texte, lançait à son lecteur : « Écrire, c’est entrer dans l’affirmation de la solitude où menace la fascination. » Difficile en effet dans le cas des écritures de soi de ne pas succomber à la tentation de son objet. L’écriture reste une activité périlleuse où seuls demeurent finalement ceux qui savent s’effacer, ceux qui veulent bien disparaître derrière leur œuvre pour ne pas la mettre en péril.
Cette réflexion sur l’écrivain et son rapport à l’écriture est née d’une piste ouverte par l’œuvre d’Artaud et de la résonance des voix que ses textes suscitent . Si ses phrases se font l’écho de ses propres cris, ce n’est pas pour autant qu’il parle de lui en écrivant sur lui : « Ce que c'est que le Moi, je n'en sais rien. La conscience ? une répulsion épouvantable de l'Innomé, du mal tramé, car le JE vient quand le cœur l'a noué enfin, élu, tiré hors de ceci et de cela, contre ceci et pour cela, à travers l'éternelle supputation de l'horrible, dont tous les non-moi, démons, assaillent ce qui sera mon être …» Artaud reprend plutôt à son propre compte la proposition de B. Gracian : retrouver l’humanité de l’homme. Artaud l’hospitalier s’accueille autant qu’il recueille, et son hospitalité ne se limite pas à une hospitalité de soi pour soi. Avec lui s’ouvre la voie d’une hospitalité qui signale avec finesse que derrière l’accueil de soi il y a aussi le recueil des autres. Mais quel espace offre l’écriture d’Artaud en fait : un espace de soi pour soi, de soi pour chacun ou de soi pour aucun ?
Si l’écriture se fait souvent le théâtre d’un accueil de soi à soi, sur soi, pour soi et par soi, elle peut aussi devenir l’espace d’une ouverture vers un autre que soi. Dans un cas, l’accueil est écueil au sens où il est avant tout un moment d’interdiction à toute présence autre que soi comme en témoignent les écritures de l’autofiction qui s’enferment sur elles-mêmes devenant leur propre sujet et objet d’écriture ; dans l’autre, l’accueil est recueil puisqu’il est un instant d’écoute de soi et de l’autre. Mais l’écriture comme hospitalité des autres par soi, c’est aussi le moyen de s’interroger sur sa propre acceptation : s’accueillir parce que l’on s’accepte, cela revient à se demander s’il est possible d’écrire sur soi sans artifice. Si le récit de l’expérience intérieure de l’écrivain s’organise apparemment comme la préservation d’un lieu propre que l’auteur dévoile par petites séquences, il arrive aussi que ce récit devienne une pure mise en scène que l’exercice littéraire fait vivre. Mise en scène, recette littéraire, effet de style, rien en fait qui ne permet de révéler le soi dans sa propre authenticité, au sens où l’être authentique est celui qui agit de sa propre autorité. Mais l’exercice est peut-être impossible : toute écriture n’est-elle pas en puissance une écriture de soi ?
D’ailleurs, il ne sert à rien d’opposer le genre autobiographique au genre réaliste. S’il existe une différence, elle est de degré et non de nature. Et c’est à l’auteur de décider de pousser à l’extrême son écriture pour en faire un acte littéraire ou non. Il y a toutefois plusieurs manières de comprendre cette écriture de soi. Ou bien elle fait de soi un passage obligé, ou bien elle offre aux autres un espace pour exister : « S’écrire, c’est cesser d’être pour se confier à un hôte – autrui, lecteur – qui n’aura désormais pour charge et pour vie que votre inexistence ». S’écrire devient alors un signe d’ouverture. Mais, s’écrire pour recevoir un hôte n’est pas sans risque puisque l’auteur accepte, en accueillant autrui, de s’effacer. Écrire pour s’écrire, cela ne doit pas finir par un s’écrire pour se décrire.
S. Beckett, au début de L’innommable, se pose cette question sur lui, les autres, et son acte d’écriture : « J’ai l’air de parler, ce n’est pas moi, de moi, ce n’est pas de moi » tout en ajoutant au milieu de son récit : « Je ne dirai plus moi, je ne le dirai plus jamais, c’est trop bête. Je mettrai à la place, chaque fois que je l’entendrai, la troisième personne, si j’y pense. Si ça les amuse. Ça ne changera rien. Il n’y a que moi, moi qui ne suis pas, là où je suis. » Pour S. Beckett, dedans ou dehors du soi, cela ne change rien dès l’instant où l’écriture s’inscrit dans un engagement qui laisse des traces sur l’écrivain. À la question : « Avez-vous quelque chose à dire ? » l’écrivain doit être capable d’afficher ses motifs et de répondre, à la manière de J-P. Sartre dans Qu’est-ce que la littérature ?, qu’écrire ne vise qu’une seule chose : « rétablir le langage dans sa dignité », rétablissement qui ne se justifie pas seulement par l’engagement politique.
Qu’il s’agisse de S. Beckett ou de N. Sarraute dont les écritures affichent clairement leur retrait à l’égard de tout épanchement, ou qu’il s’agisse des écritures engagées, politiquement comme celle de J-P. Sartre, ou poétiquement comme celle de R. Char, dans tous ces cas on assiste au même refus de toute histoire personnelle. Ces écritures nous incitent à ne jamais oublier que les mots sont des partis pris de choses et qu’elles donnent vie à ce qu’elles touchent, que l’exercice littéraire soit politique, parodique, polémique ou simplement descriptif. Cette posture est lourde de conséquence puisqu’elle invite l’écrivain à prendre parti tout en reconnaissant qu’il n’y a rien de plus tragique que de projeter « ses émotions sur le papier » quand celles-ci sont gouvernées par des mobiles et non par des motifs .
Prendre parti, c’est ‘forcer’ l’écriture, l’obliger à se soustraire à toute sorte d’imposture, la contraindre en fait à expulser ce qui l’alourdit et l’asphyxie. Prendre parti, c’est aussi se rendre compte que ce n’est pas la souffrance, qu’elle soit témoignage bouleversant ou expérience traumatisante qui pousse à écrire. C’est plutôt l’écriture en soi qui est un acte de souffrance, non seulement parce qu’écrire coûte pour celui qui se trouve face à une page blanche, mais aussi parce que l’écriture implique un engagement presque physique de la part de l’écrivain qui doit être à la hauteur de ses intentions d’auteur. Dans certains cas, cette souffrance permet même d’éviter une autre souffrance encore plus grande, la souffrance de l’écrivain qui sait que, sans l’écriture, il n’a aucune chance de s’en sortir, non parce qu’elle est un remède, mais parce qu’il se rend compte que l’écriture lui offre un espace de survie qui le maintient en vie.
Au contraire, lorsque le moi devient mobile d’écriture, il fait courir le risque à l’écrivain de réduire son écriture à une sorte de compensation à sa propre souffrance : je souffre, j’écris et, par la même occasion, je suis. Si au contraire l’écriture nous fait prendre des risques et nous met en danger, elle permet à l’écrivain de résister aux lieux communs des mots pour être dans un état de tension permanente qui fait de lui quelqu’un d’inscrit dans un devenir, et non un être enfermé dans un état ou une posture du genre : je souffre et je le clame. Ceux qui prennent des risques sont souvent dans la situation où la souffrance fait corps avec la parole. Artaud est de ceux-là : son écriture ne se dérobe pas ; elle est cri de souffrance parce qu’elle touche son corps dans la profondeur de sa chair. C’est en ce sens que son cri est difficile à supporter pour l’auditeur ordinaire parce qu’il est déchirant. Il déchire Artaud comme il déchire ceux qui l’entendent.
Tâchons aussi de ne pas oublier la recommandation que F. Hegel, à la fin de sa Préface à La phénoménologie de l’esprit, adresse à son lecteur sans être dupe de ses intentions philosophiques, notamment sa volonté de réduire l’individu à un instrument de la Pensée : «…l’individu doit-il […] s’oublier le plus possible et faire et devenir ce qui lui est possible ; mais on doit d’autant moins exiger de lui, qu’il doit peu attendre de soi et réclamer pour soi-même . » : la mesure de chacun tient sans doute à la juste appréciation de sa propre limite ; ni trop, ni trop peu, juste le bon compromis entre ce que désire le soi et ce que peut donner le soi-même, en n’oubliant pas que la ligne d’écriture s’inscrit les limites d’un n’être de rien pour reprendre la formule de P. Nicole. Ce ‘n’être de rien’ renvoie au thème de l’humilité que l’on retrouve tout au long des Essais lorsque Montaigne nous rappelle que chaque homme est le garant de l’humaine condition et qu’il doit agir en conséquence.
Toute écriture est-elle écriture de soi, sur soi, du soi, à soi, par soi et pour soi ? Écrire, n’est-ce pas prendre le risque d’un enfermement dans l’imbroglio sentimental de l’auteur ? Plus radicalement, n’écrire que pour soi, est-ce encore écrire ? C’est à ces questions qu’A. Milon s’attache avec sagacité et pertinence. La thèse soutenue, marquée par le sous-titre, est que l’écriture est, en son essence, un lieu d’effacement de soi, un espace d’hospitalité pour accueillir d’autres que soi. Néanmoins, si l’hospitalité est un accueil qui est recueil, l’accueil peut virer en écueil lorsque la présence d’autrui est perçue comme une remise en cause de soi. C’est souvent le cas pour ces écritures de soi qui s’abîment dans l’épuisement de soi, dans la confession sans conviction, dans la diffamation. Or l’écriture hospitalière s’oppose à l’écriture narcissique.
Pourquoi privilégier Artaud plutôt que Beckett, Woolf, Fitzgerald, Céline ? Parce que le projet d’Artaud est d’expérimenter l’accueil de la langue dans l’écriture, comprendre que l’essentiel de l’écriture de soi est retour à l'« événement » qui n’est pas ce qui vient, mais « quelque chose qui dure dans ce qui arrive » (p. 43) : tout en écrivant sur lui, l’écrivain écrit pour les autres, toute écriture authentique est délibérément ouverte sur le monde. Le travail de création artistique n’est pas recherche de l’éternité, de l’absolu, il est « le produit d’un percept – ensemble de perceptions indépendantes de celui qui les éprouve – et d’un affect – un devenir qui dépasse celui qui le ressent » (p. 62). L’écrivain authentique se reconnaît à cette distance de soi à soi, en révélant ce que Michaux nomme « le lointain intérieur ». Si Artaud vocifère, vomit, bégaie, crache, crie, éructe, radote, ce n’est pas pour traduire sa souffrance, sa schizophrénie, son hystérie ; c’est qu’il parle un bilinguisme sans langage, une grammaire sans syntaxe, mettant au jour, dans la langue de l’intérieur, le devenir des choses. Son délire graphomaniaque n’est pas hyperproductivité graphique, griffonnage, il est mise en scène de l’écriture des autres, devant les autres (analphabètes, aphasiques, abouliques) dans sa propre écriture. II faut démonter la formule : je souffre donc j’écris donc je suis, qui réduit l’acte d’écrire à un pur mobile, à une démarche thérapeutique. On n’écrit pas parce qu’on souffre, on ne souffre pas parce qu’on écrit. La souffrance n’est ni cause ni conséquence, elle est constitutive de l’écriture, elle oblige le corps à être le lieu-devenir de l’acte d’écrire. Et dès lors l’altération du langage se fait altérité. Et notre auteur d’établir une comparaison entre le travail d’Artaud sur la langue dans son rapport à la vie et la musique rap, afin de mieux saisir toute la différence entre ceux qui risquent tout et ceux qui font mine de tout risquer. Le trop-plein du rappeur appartient au retranchement, il vide l’hospitalité de son contenu en construisant sa logorrhée comme une agression verbale, son dire mécanique veut moins exprimer quelque chose que montrer qu’il est là, qu’il existe dans le conflit, sans chercher à comprendre l’autre ; alors que la prose onomatopéique d’Artaud tend à ouvrir les oreilles de l’auditoire pour qu’il saisisse le procédé de la langue. Si, d’apparence, la glossomanie du rappeur possède les mêmes caractères que les glossolalies d’Artaud, toutefois la musique rap n’est qu’un moyen d’actualiser une relégation : « Autre langue, autre langage, autre lieu, mais toujours la même exclusion au sens où, qu’il soit relégué ou qu’il relègue, le rappeur pose, par son travail sur la langue, la question de l’exclusion » (p. 116).
Au travers de ces pages fulgurantes parce que sans concession ni compromis, demeure le problème de savoir si l’écriture petit prendre la forme d’une « ontologie directe » trouvant les mots qui décrivent la réalité sans la signifier. Persiste aussi la question de savoir si l’écriture (de soi) est soliloque de soi-même, parole médiée par l’autre, ou langage comme « art de la conversation », pour reprendre le titre d’un de ses premiers écrits (L’art de la conversation, Paris, PUF, 1999, coll. « Perspectives critiques ») ? Nul besoin, à la lecture de cette écriture, de devoir « sauver un texte de son malheur de livre » (Levinas), tant les questions du fondement de l’écriture, de la figure de l’auteur, du rapport entre écrivain et lecteur se creusent en profondeur.
Robert TIRVAUDEY. (Revue philosophique, 2006-2)
« Moments d’hospitalité littéraire autour d’Antonin Artaud », tel est le sous-titre de ce livre qui se place sous le signe de Michaux. Mais quel est ce lointain intérieur : soi ou l’écriture de soi ? Le cheminement est long pour parvenir à ce que Alain Milon essaie de nommer. Il faut « passer le seuil », selon les mots de Blanchot, travailler la langue de façon à accueillir l’autre et accomplir le métissage de l’écrit. La réflexion que mène A. Milon est essentielle. Elle trouve sa place dans l’infini questionnement du « quand y a-t-il écriture ? » Qu’est-ce que l’écriture, surtout quand elle est écriture de soi ? Comment tant de livres peuvent-ils être écrits, englués, empoissés dans les embarras sentimentaux de leurs auteurs ? Écrire, cependant, serait justement ce moment d’une imperceptibilité, de l’effacement, de la suspension de ' l’écrivain. Ainsi d’Artaud : il n’écrit pas sa souffrance, il ne la prend pas comme point de départ de son écriture : il n’a rien à dire d’elle ! C’est écrire qui est souffrance nécessaire, seule chance de survie. Écrire n’est pas traduire une émotion, écrire est un acte de résistance. Toute analyse thérapeutique de cette œuvre la réduirait : aller chercher chez Artaud ses motifs, voilà qui respecte l’insurrection de la langue. L’écrivain serait celui qui ne parle pas de lui, ni même des autres ou à leur place, mais qui en serait le « haut-parleur » ! Très belle notion que forge A. Milon, non sans rappeler l’écriture à haute voix de Roland Barthes. Le rap, auquel A. Milon consacre un chapitre, est une pratique hospitalière de l’écriture, du cri, du rythme syncopé, un désir de briser la langue et de se risquer là. Les rappeurs aussi sont au départ des « haut-parleurs ». Selon A. Milon, la diffusion commerciale du rap, sa médiatisation, non seulement le relègue dans un espace fermé, mais en exclut tous ceux qui ne partagent pas ses codes. « Avec ton sang écris et tu apprendras que ton sang est esprit », reprend-il après Nietzsche : là est l’écriture…
Véronique Petetin (Études, avril 2006)
Cet essai d’Alain Milon, professeur de philosophie à l’université Paris-X, se présente comme une « position limpide de la pensée, dans une écriture claire, sans pédantisme. Le titre L’Écriture de soi, ce lointain intérieur, et le sous-titre, Moments d’hospitalité littéraire autour d’Antonin Artaud disent bien la réflexion qui est menée dans l’ouvrage. Deux figures marquantes de la modernité poétique s’y côtoient : Artaud et Michaux, dont le « lointain intérieur » est, selon l’auteur, la « distance que prend l’individu avec lui-même », pour ainsi « viser l’humaine condition » (selon la quête du premier essayiste, Montaigne, également cité). De quoi est-il vraiment question ? À partir de la figure centrale d’Artaud, mais aussi de figures non moins marquantes – celles de Beckett, Sarraute, Char –, il s’agit pour A. Milon de réfléchir sur une écriture de soi, en tant qu'« accueil » de « soi à soi, sur soi, pour soi et par soi », mais aussi dans une « ouverture vers un autre que soi », en opposition à un « écueil » qui consisterait en un repli narcissique. Il faut s’écrire, non pour se « décrire », mais « pour recevoir un hôte ». A. Milon s’inscrit dans la lignée de Deleuze et Guattari, citant à son tour Proust pour qui « les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère ». Il s’agira ainsi, pour retrouver Artaud, de souligner combien ses cris mêmes sont des « signes de vie », au même titre que les portraits de Bacon ou les récits de Sarraute, touchant au plus profond l’ensemble des hommes, refusant l'« effet miroir » en retournant à l’essentiel de l’être. Les glossolalies d’Artaud présentent un métissage de voix multiples, et son délire même devient « producteur de sens », il « brise le langage pour toucher la vie », brisant ainsi son propre corps, au risque de se dissoudre dans l’altérité et l'« altération » de soi, ou de s’effacer dans le cri même. La réflexion de A. Milon est actuelle, puisqu’elle remet en cause toutes ces fausses écritures de soi, aux auteurs interchangeables, « journalistiques » (comme dans la critique mallarméenne), écriture d’un temps de désert – Blanchot et Gracq étayent alors le raisonnement –, livres inutiles, sans « centre », sans « idée », sans « concept ». Contre ces tendances creuses d’une époque vide, il faut que le « je » redevienne « terre d’hospitalité », comme le journal intime d’un écrivain est « lieu d’accueil d’une écriture en cours de fabrication ». La langue doit être modulation et non fixation dans une forme statuaire. Seul le chapitre « La relégation d’écriture : logorrhée de rappeur » pourrait être quelque peu critiqué. S’il montre la différence fondamentale entre les exercices des rappeurs et la riche « ritournelle » – figure centrale chez Deleuze et Guattari – qui se crée chez Artaud, la comparaison paraît par trop inégale, ne se situant pas vraiment à un même niveau. Mais le reste de l’essai est passionnant, et l’encre bleu marine des éditions, non innocemment nommées « Encre marine », donne à son écriture un support de qualité.
Bulletin critique du livre en français, n° 676, décembre 2005
ISBN:ISBN : 2-909422-96-8
Auteur:Alain Milon
Complément de titre:moments d’hospitalité littéraire autour d’antonin artaud
$Prix: 15.00
Situation:nouveauté
octobre 2005
Description:Un livre de 128 pages, imprimé sur papier vergé 120 g, non rogné
Présentation:POURQUOI SOMMES-NOUS PASSÉS de la question de la philosophie classique : que suis-je ? – une chose pensante –, à celle des premiers cliniciens de la fin du XIXe qui se demandaient : qui suis-je ? – une conscience gouvernée par un inconscient –, pour finir par l’interrogation prosaïque de la littérature contemporaine : suis-je ? – mon ego est ma demeure ?
Comment comprendre la profusion actuelle de ces écritures du soi qui s’enferment dans les embarras sentimentaux de leur auteur ? Écritures souvent à soi, sur soi, par soi et pour soi. Dans son journal intime, ses carnets personnels, ses confessions, son autobiographie, ses mémoires, ses souvenirs, l’écrivain n’est-il pas tenté d’interdire toute présence étrangère en projetant, souvent par faiblesse, « ses émotions sur le papier » ?
L’écriture n’est-elle pas, par nature, un lieu d’effacement, un lieu d’hospitalité, un lieu dans lequel l’écrivain se met en suspension pour accueillir d’autres que lui. Si l’hospitalité est un accueil qui peut être recueil, l’accueil peut aussi vite devenir un écueil lorsque la présence de l’autre est vécue comme une remise en cause de soi.
Antonin Artaud, en écrivant sur lui pour les autres, nous donne l’exemple d’une écriture ouverte sur le monde qui cherche à retrouver les qualités premières de l’homme.
L'écriture de soi : ce lointain intérieur
Avant-propos
Tant que la philosophie a été exclusivement régie par l’idéal de la scientificité, l’art s’est vu relégué dans la position subordonnée de représentation fallacieuse du réel. Mais les choses ont commencé à changer à partir du moment où il s’est agi pour la philosophie non plus de donner une explication du monde, mais simplement de « rapprendre à le voir », selon la belle formule de Merleau-Ponty dans l’Avant-propos de la Phénoménologie de la perception. Avec Husserl en effet, un tournant s’opère, dont la maxime du « retour aux choses elles-mêmes » est le signe. Ce qui est requis du philosophe, ce n’est plus la traversée des apparences en vue d’atteindre à l’arrière-monde des essences vraies, mais au contraire la prise en vue des phénomènes eux-mêmes tels qu’ils se donnent à un regard désintéressé. C’est ici, dans cette commune indifférence à l’égard des évaluations quotidiennes, que peuvent alors se rencontrer l’artiste et le philosophe. Ce qu’ils recherchent tous deux, ce n’est pas à représenter le réel, en idées pour l’un, en images pour l’autre, mais bien à saisir, dans sa fugitivité même, le mouvement de la venue au monde des choses.
C’est donc avant tout vers les philosophes qui se sont situés dans la mouvance de la phénoménologie qu’il s’agit de se tourner si l’on veut trouver un discours qui voit en l’art non plus un pur jeu d’apparences, mais une manifestation de la vérité. Certes le fondateur de la phénoménologie ne s’est guère lui-même intéressé à l’art. Il n’en demeure pas moins que la méthode qu’il assigne à la philosophie, la fameuse réduction phénoménologique, précisément parce qu’elle met en suspens tout intérêt pratique ou théorique pris aux choses, a la vertu d’amener le penseur sur le terrain même où se situe d’emblée l’artiste, celui du pur apparaître du monde. Ce sont en effet les pouvoirs de l’imagination, cette liberté prise par rapport aux contraintes que font peser sur nous les nécessités pratiques, que Husserl a mis au fondement même de l’attitude phénoménologique. Car ce que nous permet le recul par rapport au réel qui nous est ainsi procuré, ce n’est pas l’évasion vers un ailleurs, mais au contraire le retour au « monde de la vie », à ce sol originaire qui gît, intact, sous l’ensemble des productions de la culture humaine. Ce que cherche donc à montrer le phénoménologue, c’est aussi ce que veut faire voir l’artiste : non pas un monde déjà tout constitué, mais son apparition même.
Il revient cependant à Heidegger d’avoir, sur cette même base, consacré à l’art une réflexion thématique. C’est en effet seulement avec lui, qui renouvelle ainsi un geste qui fut déjà celui des premiers romantiques, que l’art est explicitement considéré comme une mise en œuvre de la vérité. À l’œuvre d’art est ainsi octroyé un pouvoir créateur, celui de l’instauration même du monde, qui ne se lève pour ainsi dire qu’à travers elle. Initiatrice, tout autant que l’est la pensée, de l’espace au sein duquel l’existence humaine peut alors se déployer, l’œuvre d’art apparaît ainsi comme ce dont ne peut rendre compte aucun des discours traditionnels qui ne voit en elle qu’une simple re-présentation. La critique que fait Heidegger de la conception moderne de l’art qui comprend celui-ci de manière subjective dans le cadre de ce qui, à partir du XVIIIe siècle, s’est nommé « esthétique » est reprise et développée par Gadamer qui montre que l’œuvre d’art se voit ainsi arrachée au monde auquel elle appartient pour devenir un pur objet sensible dénué de toute fonction religieuse ou profane. Pour Gadamer en effet, l’œuvre d’art n’a pas le statut d’un objet subsistant, mais demande au contraire à être à chaque fois à nouveau portée à la présence. Si l’on peut alors dire que la re-présentation est l’essence même de tout art, ce n’est plus au sens de la reproduction d’un réel préexistant, mais au contraire d’une re-création de ce qui n’est jamais simplement donné à contempler, la véritable relation à l’œuvre n’étant autre que la participation.
Que l’œuvre d’art ne soit pas d’essence nostalgique, qu’elle ne vise pas à conserver ce qui, de l’expérience, n’a jamais été véritablement présent, mais qu’elle ait au contraire le pouvoir d’initier l’être au monde de l’homme, c’est ce qu’une réflexion sur les arts dits plastiques, de l’architecture au dessin, peut mettre en évidence, et ce qu’une analyse de cet art du devenir qu’est la musique pourrait aussi montrer. Mais seule la poésie, en tant qu’art de la parole, nous met directement en présence de l’immense pouvoir du langage, qui est de donner l’être à toute chose.
C’est alors que s’impose à ce penseur que se veut désormais Heidegger, renonçant ainsi à cette prétention à la scientificité qui a, depuis sa naissance, défini la philosophie, le dialogue avec les poètes. Et d’abord avec ce poète de la poésie qu’est Hölderlin, qui a, plus que tout autre, pris conscience du pouvoir instaurateur de la poésie et de la capacité qu’a l’image de donner à voir l’infini. C’est en effet grâce à Hölderlin que Heidegger a pu voir dans le projet poétique l’essence même de tout art, ce qui ne revient pas à accorder un privilège à la poésie en tant qu’art particulier, mais à simplement reconnaître que c’est dans la parole poétique qu’advient initialement cette éclaircie au sein de laquelle habitent les humains.
Si une rencontre a été possible entre Heidegger et ce poète héraclitéen qu’est René Char, c’est parce qu’il est par excellence le poète de la foudre et de l’éclair, de cet événement par où les ténèbres en se faisant soudain lumière donnent naissance à cette éclaircie qu’est le monde. Poète du matinal, René Char est pourtant aussi celui du crépuscule, de cette tombée de la nuit qu’incarne le monde occidental. Et c’est en cela qu’il rejoint Georg Trakl, le poète, tout comme Hölderlin, de la nuit de la modernité. Poète qui lui aussi, dans une secrète alliance avec Nietzsche, fait signe vers l’avenir et voit dans le déclin lui-même l’annonce d’une nouvelle aurore. C’est par là que ces trois poètes avec lesquels Heidegger est entré en dialogue demeurent dans une proximité intime avec celui qui déclara que « la poésie ne rythmera plus l’action, elle sera en avant » — avec ce poète révolutionnaire que fut Rimbaud, qui nous enjoignait, il y a déjà plus d’un siècle, d’être « absolument moderne ».
On ne peut que se réjouir de pouvoir lire, sous un seul volume, les essais, pour la plupart remaniés et augmentés, que Françoise Dastur consacra de 1989 à 2003 à l’art, à la poésie et à la philosophie. L’Avant-propos souligne le dénominateur commun de ces trois activités : le bouleversement des idées régnantes dans la pensée occidentale de représentation et de reproduction du réel préexistant pour donner à comprendre comment l’artiste saisit l’image, comment le poète vise la parole, comment le philosophe révèle par le concept la « naissance des choses ».
Il est étrange que ce recueil s’inaugure par la phénoménologie de Husserl, puisque ce dernier s’est apparemment bien peu préoccupé de l’art. Mais, dans « Husserl et la neutralité de l’art », elle fait apparaître comment la réduction phénoménologique, comme mise en suspens de tout intérêt théorique et pratique, accède au lieu même de l’art, celui du pur