Treize années d’édition consacrées à publier des textes de philosophie, de critique littéraire, d’esthétique, de poésie, imprimés à l’encre bleu marine sur papier filigrané, non rogné, avec le souci de mettre en consonance le fond et la forme...
(Version imprimable du 05/07/2007 10:18)
Des milliers de milliards d’hommes, au cours des millénaires, ont cru avoir une âme. Des milliers de milliards d’hommes ne se trompent pas ; ou bien, ce qu’ils disent tend à signifier quelque chose qu’ils n’arrivent pas à identifier plus clairement et qui leur a longtemps suffit pour croire comprendre la nature de leur vie.
Quelques milliards d’hommes, aujourd’hui, rejettent l’idée de l’âme. Ils ont élaboré les moyens de ne croire qu’aux choses et de se faire choses eux-mêmes. La vie devient le profit qu’ils en tirent.
Alors l’âme, que l’on avait sentie au point de n’en pouvoir douter, cette âme tombe et n’est plus rien. Était-ce l’illusion d’une humanité dans l’enfance ?
On attend beaucoup des recherches génétiques et des programmations qu’elles peuvent mettre à jour. Mais il est aussi question de l’homme neuronal et des possibilités qu’il a en propre.
C’est dans cette voie qu’il faut poursuivre, en changeant cependant de méthode.
Il ne s’agit pas ici d’explorer la matière, mais l’être qui en a la capacité d’analyse. L’esprit ne fait pas à lui seul la différence. Des structures, que l’on peut assimiler à des formations logicielles, semblent avoir été acquises. Hors de toute considération idéaliste ou réductrice, leur étude réintroduit avec rigueur la question réelle de l’âme.
ISBN:ISBN 2-909422-86-0
Auteur:Jean-Marie Delassus
$Prix: 13.00
Situation:nouveauté
janvier 2005
Description:un ouvrage relié Integra 104x160 imprimé sur papier vergé 100 g
Présentation:Comme une digue qui se rompt, la notion d’âme a été emportée. Ce qui était une croyance n’a pas résisté aux assauts de la science. Du coup, de nouvelles hypothèses, notamment empruntées à la génétique, essaient, assez vainement, d’expli-quer l’animation des corps et la vie particulière de l’homme.
Mais il y a des croyances qui vont d’emblée au-delà des sciences et, en quelque sorte, les précèdent. Il faut le temps que les sciences les rejoignent et confortent ces intuitions par la nature précise d’une réalité.
Aujourd’hui, l’âme peut reprendre sa place et tenir son rôle. Progressivement acquise, elle ne fait plus dépendre nécessairement d’un créateur. Sa structure est compréhensible, elle est de type logiciel, évoluant sur une base prénatale et en fonction des stades vitaux qui lui succèdent.
Il y a donc des logiciels de l’âme qui, loin de combiner des éléments matériels d’information, organisent la fonction de totalité qui nous est devenue inhérente. Certes, cette âme ne nous rend pas immortels, mais pendant que nous vivons et au-delà des crispations du moi, elle nous signifie.
Les logiciels de l'âme
Ni rite ni de mot de passe !
Se rappelle-t-on les véritables commencements ? Comment on a commencé à marcher, à parler, à prononcer son propre nom, à reconnaître papa, maman ? Tout cela est trop lointain et semble maintenant négligeable. Quand on a seize ou dix-sept ans, on se souvient d'événements plus significatifs : les premières expériences scolaires, des débuts musicaux, un mariage familial, un grand chagrin et peut-être quelque chose comme un premier amour.
Chacun de ces événements est une rupture, petite ou grande, dans la vie quotidienne. L'initiation à la philosophie va-t-elle être une telle déchirure du tissu de la vie, telle qu'on se dira après coup : "Rien n'est plus comme avant…" ? Il est trop tôt pour le savoir. Mais il apparaît déjà que l'initiation à la Philosophie n'a rien à voir avec un rite de passage ou un rite d'initiation.
Un rite est un geste chargé de sens social et religieux, geste obligatoire et codifié. La circoncision dans la tradition judaïque marque l'admission du jeune mâle au sein de la communauté. L'infibulation, les scarifications, les tatouages sont autant de marques irréversibles de la croissance ou de la maturité au sein d'un groupe dans certaines sociétés traditionnelles.
Le rite de passage devient un véritable rite d'initiation lorsque le groupe (ou la communauté) s'en sert pour inculquer à l'individu des instructions ou des formules qui l'introduisent comme membre à part entière. Toutes les religions en comportent. Les sociétés secrètes aussi, et même certains gangs. Tamino, dans l'opéra de Mozart, La Flûte enchantée, doit traverser plusieurs épreuves symboliques qui ont une signification profonde et qui correspondent à des rites de la franc-maçonnerie.
Quand on a traversé ces rites, on est quitte. On est un autre homme, une autre femme. On est un adulte, un guerrier ou un initié. On connaît les codes ou le mot de passe.
Il n'y a pas de mot de passe ni de formule magique pour devenir philosophe. Pas de tatouage ni de baptême. Pas d'hystérie collective ni d'invocation de Dieu ou des esprits. Pas de transe charismatique, pas de cris ni de chants.
La philosophie est-elle trop austère pour des jeunes qui veulent s'amuser, danser, s'éclater ? Peut-être… Mais le jour succède à la nuit, le calme au bruit, le sérieux au jeu.
La jeunesse doit-elle ne connaître de la vie qu'une de ses faces, au risque de s'effondrer dans la dépression quand elle découvrira les rudes réalités de l'existence ? Le calme, l'esprit critique, le silence doivent-ils lui demeurer étrangers ? Pourquoi s'interdirait-elle plus de curiosité et de responsabilité ?
À l'horizon de cette lucidité et de cette responsabilité, il y a la réflexion philosophique. Elle peut aussi stimuler la passion et l'enthousiasme. Pourquoi pas ? Mais elle n'est ni primitive ni religieuse. Aucun tatouage n'en témoigne. Aucun sacrement ne l'assure. Elle n'est ni le produit de l'activisme de groupes militants, ni une fascination de masse.
N'en attendez pas autre chose que ce qu'elle peut vous apporter en fonction de vos propres efforts : d'abord du recul, plus d'intelligence et de conscience. Est-ce négligeable ? Elle ne va pas tout vous promettre ni vous permettre. Elle ne doit pas non plus vous déconcerter, vous détruire. Tout ou rien n'est pas sa devise.
Le professeur de philosophie n'est pas un initié qui va vous prêcher le salut ou vous montrer la lune. S'il le fait, méfiez-vous ! Gare au gourou !
POUR ÊTRE SAGE CET ÉTÉ…
Il y a des livres modestes qui savent être précieux. Et des livres de philosophie qui peuvent être souriants. Le petit ouvrage de Dominique Janicaud, Les Bonheurs de Sophie, recèle toutes ces qualités. Conçues pour les élèves qui, en terminale, s'apprêtent à découvrir l'enseignement de la philosophie, ces trente mini-leçons — correspondant aux trente jours d'un mois d'été — s'adressent en réalité à tous les publics et constituent l'occasion d'une formidable excursion estivale en terre philosophique. Un quart d'heure de lecture par chapitre, précise Dominique Janicaud dans son introduction : « L'effort demandé n'est pas excessif. Il peut être effectué avant le bain ou l'escalade ».
Rédigés avec finesse et malice à l'intention de sa fille, ces petits bonheurs simples de lecture et de réflexion philosophique proposés par Dominique Janicaud constituent également le testament d'un grand professeur de philosophie.
Laurent Bonzon (Livre/Bücher. Taberblatt 7 août 2004)
Le projet de Dominique Janicaud consiste à donner une initiation aux notions philosophiques exposées en classe de terminale. Il a d'ailleurs rédigé cette initiation pour sa fille où moment où elle allait entrer en terminale. Tragédie de l'existence, le livre fut terminé la veille de la mort de l'auteur.
Sa première attention porte sur la formation de l'esprit critique, absent dans les sociétés traditionnelles, où l'autorité est détenue par le prêtre ou le patriarche. La classe de philosophie et le développement de cet esprit critique lui apparaissent légitimement comme une parade contre la fascination exercée sur les jeunes par les modernes gourous. Avec clarté, sans prétention ni jargon, Janicaud présente les questions de Dieu ou de la métaphysique, de la liberté ou du bonheur. Il rappelle l'adage grec qui dit « que nul ne soit déclaré heureux avant son dernier jour » (p. 105). A propos de la liberté, il apprend aux jeunes à se départir de l'idée qui la ferait équivaloir à toute absence de contrainte. L'acte le plus libre, le plus lucide apparaît alors comme l'acte de philosopher, par lequel je deviens pleinement autonome. La politique et la morale font l'objet d'une mise en garde face à « la grande tentation philosophique » (p. 142), à savoir l'utopie, définie comme le rêve d'une société idéale. D'un côté, elle nourrit l'espoir d'une politique qui ne soit pas réduite aux tristes réalités de la gestion, mais, de l'autre, elle peut conduire aux dictatures et aux totalitarismes que le XXe siècle a vécus. Enfin, si le volet théorique de la philosophie se donne comme une tâche infinie de recherche de la vérité, son but pratique vise à acquérir quelques « grains de sagesse » (p. 177), objet du dernier chapitre. Si l'on définit la mesure comme son commencement et le sens comme objectif, la recherche de cette sagesse risque d'être reléguée au magasin des accessoires, par une société technicienne adepte de l'adaptation, de la consommation, de la rentabilité et de l'efficacité.
Chaque notion exposée se destine à susciter chez le futur élève de terminale la réflexion, à encourager, devant l'être, l'étonnement, salué « comme l'acte le plus philosophique qui soit » (p. 151). J'ajoute que l'ouvrage enrichira tout autant les moins jeunes, y compris ceux qui ont dépassé depuis longtemps l'âge de la classe de terminale.
JEAN-PHILIPPE CATONNÉ (Les cahiers rationalistes… juin 2004)
Il convient avant tout de rappeler que Dominique Janicaud, décédé en 2002, fut longtemps un excellent analyste de la situation philosophique contemporaine. On lui doit des enquêtes très précises sur la réception de Heidegger en France. Il a poursuivi des investigations sur l'histoire intellectuelle qui ont renouvelé la conception que l'on se faisait de la réception des œuvres. Les Bonheurs de Sophie : une initiation à la philosophie en 30 mini-leçons relève, cependant, d'une autre veine. L'auteur prend prétexte de l'entrée en classe terminale de sa fille pour présenter la philosophie, geste qui passe désormais pour classique au vu du nombre de publications qui s'adressent aux enfants d'auteurs. Réunis en un petit ouvrage de vacances, c'est-à-dire à lire durant les vacances, ces « bonheurs » de Sophie sont censés répondre aux questions de la jeune fille (qui néanmoins s'appelle Claire !). Petite philosophie pour « ma » fille, si l'on veut, comme il en existe tant d'autres, mais avec une caractéristique : l'auteur ne cherche pas à guider son élève à partir de ce qu'il suppose des adolescents de 17 ou 18 ans d'aujourd'hui. Il entre dans sa matière avec classicisme (objet de la philosophie, galeries de portraits, etc.), tout en adoptant une écriture et un style d'une grande limpidité. A travers trente chapitres, brefs et brillants, il nous offre un élargissement de l'horizon de la pensée, une manière de regarder le monde et des axes d'existence, dont on ne regrette absolument pas la lecture. Il y a même un certain plaisir à suivre ces parcours qui ne sont pas offerts par un gourou (chapitre II), ne consistent pas en des jeux de mot (chapitre IV), n'offrent guère de facilité (chapitre VIII). La philosophie pose le problème de la liberté et de l'agir, et n'a guère besoin de Dieu alors qu'elle requiert, en revanche, une certaine attention aux arts, etc. Ainsi va l'ouvrage, qui célèbre l'amour de l'humanité à travers la philosophie. Et autant nous ignorons si la fille de Dominique Janicaud a bien lu cet ouvrage, autant chaque lecteur se fera volontiers la fille de l'auteur, pour quelques heures, afin de se laisser initier, en peu de pages, à la philosophie.
Bulletin critique du livre en français, n° 655, janvier 2004/Philosophie. Psychologie
Le philosophe Dominique Janicaud, professeur à l'université de Nice, auteur de nombreux ouvrages, s'est noyé le 18 août 2002. La veille, il avait achevé le manuscrit de ces trente leçons d'initiation destinées à sa fille Claire, qui allait entrer en classe terminale. Partant d'une réflexion sur l'esprit critique et sur les sens de ce « mot valise » qu'est le terme « philosophie », Dominique Janicaud indique des chemins, dédramatise, met en garde, explique, expose, informe et défait un à un les pièges possibles. De page en page, il esquisse avec justesse une foule de questions, de la liberté à la technique, de l'art à l'État, de la science à l'amour, sans perdre de vue l'unité de cette interrogation multiforme. On aura compris : ce volume est une réussite complète.
R.-P.D. (le monde des livres 23 octobre 2003)
La pensée buissonnière de Dominique Janicaud
Deux ouvrages posthumes du philosophe, décédé en 2002, invitent chacun à partager la joie de la recherche de la sagesse, à arpenter l'histoire de la pensée de façon limpide, sans pour autant éluder les sujets difficiles
Le philosophe Dominique Janicaud, décédé en août 2002, nous lègue ici deux superbes parcours. Un de ses livres précédents nous avait laissés avec une question inquiétante : L'homme va-t-il dépasser l'humain ? (Bayard La Croix du 5 décembre 2002). Sans céder au vertige devant les mutations actuelles de l'économie, de l'informatique et de la génétique, il en profitait pour résumer de façon magistrale quarante ans de débat philosophique sur l'humanisme.
Enseignant à l'université de Nice Sophia-Antipolis, Janicaud était un philosophe très reconnu par ses pairs. Auteur de bien des ouvrages savants sur Hegel, Husserl, Heidegger et Nietzsche, il n'avait plus rien à prouver dans sa discipline. Mais ses deux derniers livres montrent une préoccupation assez différente : celle de partager la joie de la recherche de la sagesse avec chacun. Janicaud a écrit Les Bonheurs de Sophie à l'intention de sa fille Claire, qui allait entrer en classe de terminale. Quant à Aristote aux Champs-Élysées, on peut le considérer comme dédié à un jeune homme d'affaires du World Trade Center que le philosophe avait rencontré par hasard dans un avion, et qui aurait pu périr dans l'attentat du 11 septembre 2001.
Les deux itinéraires proposés sont remarquables. Les Bonheurs de Sophie proposent une initiation « en 30 mini-leçons ». Le livre, au format de poche, a été conçu pour consacrer un quart d'heure par jour à la philosophie. A bien y regarder, le parcours, très facile d'accès, est rigoureusement balisé. Janicaud y démystifie la philosophie. Il invite ses jeunes lecteurs à l'esprit critique, en les informant sommairement mais précisément des questions et des débats de sa discipline.
On comprendra ainsi ce qui oppose les philosophes de tradition « continentale » à ceux de la tradition « analytique » anglo-saxonne. Des anecdotes concrètes se mêlent aux références majeures, sans jamais que le propos, limpide de bout en bout, soit alourdi. Janicaud n’élude pas les sujets difficiles. La question de Dieu n’est pas pour lui « hors programme ». Il ne passe pas sous silence les guerres de religion, les persécutions, l'Inquisition et les intégrismes. Mais, enthousiaste devant l'encyclique Foi et raison, Janicaud se réjouit du fait que la philosophie soit reconnue par Jean-Paul II comme « souvent l'unique terrain d'entente et de dialogue avec ceux qui ne partagent pas notre foi ».
La préférence de Janicaud va pourtant à Nietzsche. Il donne avec conviction les raisons de son choix : la valeur du geste critique et constructif de sa philosophie, sa conception de l'amour « qui élève et hiérarchise, à la hauteur des possibilités de la vie » sans minimiser le risque de son saut mal maîtrisé dans l'inconnu et sa conception discutable du politique.
Nietzsche est encore à l’honneur dans Aristote aux Champs-Élysées Ce livre propose plusieurs promenades avec des « ombres amies ». Enseignant à Nice, Janicaud ne pouvait guère éviter le pèlerinage nietzschéen, Nietzsche ayant lui-même parcouru la région. L'ouvrage est une réhabilitation sans précédent de la marche, l'une des activités les plus philosophiques qui soit. Les compagnons de route ne sont pas choisis au hasard : Aristote, Kant, Nietzsche, Heidegger.
La philosophie, ainsi sortie des cénacles universitaires, se fait buissonnière, exploratrice, sans être pour autant flânerie sans but. Avec beaucoup d'aplomb, Janicaud raconte sa rencontre avec Aristote aux Champs-Élysées, dans un pub, à une heure du matin. Plus convaincant encore, il nous explique pourquoi il refuse la fameuse promenade très réglée de Kant au nom de la contingence des événements et de l'équivoque de la vie. Quant à Heidegger, c'est à la faveur d'un « temps mort » après trois journées de congrès à Manchester que Janicaud l'a retrouvé dans un parc…
Cette philosophie pédestre, sous forme de dialogues imaginaires et d'aphorismes, pourra déconcerter certains. Mais c'est un fait que l'inspiration créatrice et les muscles fonctionnent souvent ensemble. Les ultimes réflexions de Janicaud ne furent pourtant pas gyrovagues. Elles montrent un souci du partage de l'intelligence et une lucidité extrême devant le monde en train de naître sous nos yeux.
Jean-François Petit (La Croix, 25 septembre 2003)
Sophie
(bonheurs de)
Émouvante, chez Encre marine, la publication posthume de deux ouvrages de Dominique Janicaud, Aristote aux champs Elysées et les Bonheurs de Sophie, écrit pour sa fille Claire et destiné à ceux qui désirent « faire connaissance avec la philosophie ».
Robert Maggiori / Libération 28 août 2003
ISBN:ISBN 2 -909422 -73-9
Auteur:dominique janicaud
Complément de titre:une initiation à la philosophie en 30 mini-leçons
$Prix: 11.00
Situation:Nouveauté
septembre 2003
Présentation:Ce petit livre n’a d’autre ambition que de répondre à une lacune qui m’a été signalée par des élèves de Première désireux de faire connaissance avec la Philosophie durant leurs vacances d’été, après avoir passé les épreuves anticipées du bac. Il existe beaucoup de manuels ou d’ouvrages scolaires portant sur les questions inscrites au programme, mais aucune initiation préalable.
Les nouvelles instrucions oYcielles font même l’impasse sur la question : « Qu’est-ce que la philosophie ? », comme si l’on pouvait se lancer dans la réXexion philosophique sans savoir ce que l’on fait ni ce que l’on vise. La question portant sur la philosophie elle-même est-elle considérée comme négligeable, ou comme trop diYcile ?
On tente ici de combler, entre autres, cette lacune par une initiation accessible à tout élève qui vient de terminer sa Première, quelle que soit sa secion. Cette initiation ouvre la voie à des travaux plus documentés, plus précis et plus ambitieux, en particulier à la lecure de textes fondamentaux des grands philosophes qui ne font ici qu’une entrée discrète.
Pour l’instant, chers leceurs, n’ayez pas peur de la Philosophie ! Laissez-vous guider doucement et, on l’espère, agréablement, pour faire sa connaissance. L’eVort demandé n’est pas excessif. Il peut être eVecué avant le bain ou l’escalade. Il ne fait que suggérer ce qu’il faudra bientôt compléter et discuter.
Chaque chapitre correspond à une mini-leçon qui doit représenter environ un quart d’heure
de lecure. Le ton est celui de la conversation. Il y a trente leçons comme trente jours dans un mois. Août ou juillet ? Choisissez ! Est-ce trop demander ?
les bonheurs de sophie
Alors que le chêne lézarde encore le ciel, de son squelette carbonisé ; que le peuplier se cloute à la façon des vieilles portes, un tressautement précipité cerne la maison à l’aube, fluide et fiévreux comme la grève de gravillons que la lèvre du flot assaille par intervalle.
Qu’il se lève et sorte, celui que ce surgissement sonore inquiète en son sommeil finissant. (Cette compétition, cette insistance dans l’érection de formes lancéolées... Cette contagion de l’ivresse...)
A l’heure où sous le vert bouteille de l’orient s’allume une rampe de mauves, à l’heure des plus beaux contre-jours, un fourmillant fouillis se développe, virulent comme une gravure de Bresdin. Sur un soubassement d’obscur sous-bois, la
surrection de cimes minuscules rétablit le partage entre ce qui procède de la terre
et ce qui relève de l’espace ; ce qui se trouve astreint et ce qui est de condition libre.
A la fois statique et tendu vers le haut, un front de hallier ? Un massif de flammes éperdues, dardé comme un bassin de cierges en une crypte ? Ce qui doit, fût-ce férocement, croître, se hausser, dominer. La conjugaison forcenée du verbe poindre ; la hâte de s’assurer son espace, à armes acérées, avant que le jour ne s’établisse. Sensibles, le foisonnement, l’ébouriffement de la cime ; l’avènement de la feuille – dentelée, digitée, lobée – une et innombrable, et ciselée comme en un tableau de Primitif.
Qu’il sorte, celui qui dormait, et qu’il écoute un front de feuilles saluer à voix qui se brouillent l’argent de l’aube. Qu’il écoute – les arbres et les buissons chargés d’oiseaux comme le prunellier de ses fruits bleus – un peuple émerillonné se répartir les airs et en faire reluire le grènetis avec application, avec tendresse. Et qu’importe si le coucou y introduit la claudication : si stable est l’horizon captivé par la taille des gemmes...
... Cependant, le jour élève un voile de cendre ; crevassée par les corbeaux, la brume basse reprend ses droits ; la multitude s’éteint, et les feuilles nouvelles apprennent seules à pépier dans la brise mate.
Mais ce moment d’un exultant embrouillamini !...
Tout a peut-être commencé, un matin de mars, par un ciel bleu infusé du violet des lilas futurs – et la consistance du ciel, alors ! Le poids du ciel sur les branches nues !... Le vent du sud brassait les arbres évidés, faisait cliqueter les rameaux secs dans une grêle de beau temps... L’arbre se souvint-il d’un feuillage flambant comme une rivière rebroussée ? D’un feuillage, rêve dépenaillé ? Perçut-il, au sein de la violence des airs, le gisement de la douceur ? Quelque chose perla au bout de chaque rameau ; l’espace de l’arbre se chargea de froment ou de limaille ferrugineuse. Et il y eut ainsi, – grains de blé et grains de ciel mêlés – comme une semailles suspendue... A présent, sur la voûte ouatée, parmi les brindilles fraîches des oiseaux, un nuage s’assemble, de chrysalides de piéride au terme de la nymphose.
Un arbre sous tension ascendante, aux limites éperonnées, et qui n’a d’autre échappatoire que le dépassement, tel est celui de mars. Un arbre qui ne peut plus raison garder : quelque chose, en sa nuit massive, ossifiée, veut voir. Par les mille défauts de la cuirasse, prendre jour... La tension, la turgescence. Ce qu’il entre d’aveugle, d’impérieux dans le désir est là, avec cette nécessité de franchir le seuil, de déboucher sur l’émulsion de miel pressentie... Avec l’impatience encore d’un
silence trop longtemps contenu face à l’éparpillement – de bouche en bouche d’oiseaux – de ruisselets de toutes parts rompus, repris, réunis.
Le bois de l’hiver subsiste ; le bois ou la rudesse grossière, la concrétion végétale à la patience de lichen. Mais il y a désormais ce qui en procède et s’en distingue : fermée, compacte, une substance épurée que l’on dirait polie, aiguisée entre deux doigts ; qui a des roseurs d’ongle d’enfant, des ombres d’aurore ternie – mais cet éclat qui lui vient de sa position extrême, de son acuité, de sa rigidité... Bourgeon ! Ce qui est de la nature de l’ergot, de l’éperon et sans doute faudrait-il oser le nom, corseté, de clitoris. Ce qui ressemble aux yeux proéminents des crustacés.
Ce sont les bourgeons – jalonnant, armant chaque rameau nu – qui font l’arbre à peine acerbe ; comme si, par eux, la charpente regimbait encore contre l’hôte souple et silencieux. Mais la constellation en puissance qui se tient dans ces grains menus, pointus comme ceux de l’avoine... On sent qu’ils ne sauraient plus longtemps réprimer ce qui veut se déplier, se déployer – feuillage ! Lequel est bien
plus qu’une assemblée d’ailes minuscules : un espace d’eaux vives, d’anfractuosités limpides, de lèvres balbutiantes que le vent consume en une torsion.
Ce n’est toujours qu’un arbre d’hiver ; mais, finement crêté, dentelé, il est tout entier raidi vers ses lisières. Jamais, comme en ce point de rupture, tant de luxuriance ne fut si étroitement bridée.
Retrouvé quelques jours après, le ciel de l’arbre nous apparaît peuplé d’insectes grisâtres, aux multiples ailes enchevêtrées. L’arbre se débourre, noir et bistre, avec des lueurs de labours, de fleurs de trèfle séchées ; il s’est épaissi à la façon d’une nuée, par masses où s’esquissent les caps, les péninsules futurs. Et c’est l’image encore d’une limaille soumise à des champs magnétiques assez lâches, où il y aurait part pour l’indécision. Telle qu’en un dessin de Seurat, la composition procède par juxtaposition de points obscurs et intenses – le ciel comme liquide interstitiel. Ainsi l’espace de l’arbre est-il pris dans une dentelle à densité variable, serrée là où la nidification se prononce ; ténue entre les masses, au niveau des fortes branches – et se dessinent alors de fines craquelures de tableau ancien, le lacis des nervures d’une feuille morte,
Et cet homme de devoir convenir qu'il ne sut pas soustraire au Temps l'or de ce jour de juin - irréversible - que celui de son enfance. Il nous faut d'abord louanger la présentation de ce livre – magnifiquement cartonné avec signet et papier bible - qui en dit long sur le soin apporté par Jacques Neyme à ses recueils. S'appuyant sur les dieux de l'Olympe – Pelléas, Agamemnon, Chronos et Demeter sont présents –, François Solesmes nous invite à une flânerie mettant en valeur l'exhalaison, l'exaltation de l'arbre, tout autant que sa dimension poétique. Le poète sait mettre en évidence la tension, la turgescence de l'arbre et nous communique (à son sujet) ce sentiment du transitoire, de l'inaccompli… A cette plénitude sensorielle (à la peau, à l'âme, à l'oreille) qui s'exerce pleinement en forêt s'adjoint cette part féminine qui nous émeut tant : Et c'est ainsi qu'une hêtraie est moins une forêt qu'une clairière traversée de fuites pudiques (tant de nudité manifeste et que voilà surprise) à ses grands jambages réguliers qui sont dédoublements successifs, réfraction indéfinie du même arbre. Alors par cet Éloge de l'arbre s'élève le plain-chant dans une cathédrale de verdure…
(G P), Traversées (juillet 2004)
FRANÇOIS SOLESMES
ÉLOGE DE L’ARBRE
En cherchant à dire l'éternité à travers la femme, la mer ou l'arbre, François Solesmes a fini par forger une langue créatrice d'un monde où le temps suspend son vol. Eloge de l'arbre consacre une écriture sans bornes.
Si l'on devait attribuer la palme du plus beau livre de littérature de l'année, on voit mal comment la récompense pourrait échapper à cet Eloge de l'arbre que nous proposent François Solesmes, l'auteur, et Jacques Neyme, son éditeur. Son grand format (230x320 mm), le papier d'une belle qualité, la typo constituée d'un "Garamond expert collection" aux élans précieux, l'encre, enfin, dont on sait qu'elle est le fruit d'un mélange visant à obtenir le bleu marine qui donne son nom à la maison d'édition; tout cela confie au lecteur un plaisir et une importance que les ouvrages manufacturés ignorent. Si les livres peuvent se regarder et se montrer, se humer et se feuilleter, gageons qu'il reste encore quelques personnes pour vouloir les lire. François Solesmes ne décevra pas ces dernières. Après ses éloges de la femme (Les Hanches étroites, Gallimard; L'Amante, Albin Michel; Poétique de la femme, Phébus; etc.) et ceux de la mer (Célébration de la mer, Robert Morel; D'un Rivage, Encre marine), le voici qui s'attache à chanter l'arbre. Une façon, peut-être, de poursuivre la quête de l'infini. L'arbre "s'édifie de cette éternité qui, dans la nuit des grottes pépiantes, exhausse un bosquet de calcite." Avec une énergie que chaque ligne renouvelle, François Solesme pousse son écriture à pénétrer au coeur de la sève, prêtant aux arbres des pensées que les humains n'ont plus, ouvrant sous les branches des univers où la tension règne et d'où s'échappent parfois des accents de tragédies grecques :"Saisi par la discorde et la dénégation, un arbre qu'on poursuit, rejoint, dépasse, jette en tous sens des regards révulsés. (Quelle hydre s'y cachait, qui entreprend l'espace et le déchire et le disperse à gestes convulsifs? - et le croc est partout, qui exacerbe la famine béante.)" L'écriture, ici, est un corps à corps acharné mais sans violence, une hystérie amoureuse qui prend son temps, des fiançailles mystiques. On a du mal à suivre l'auteur dans ses envols; cela nécessite une ascèse que l'on n'a pas, un abandon total aux mots et au rythme, une aliénation à l'obsessionnel. On préfèrera garder quelque distance avec le livre, cultiver le seul plaisir d'une lecture où chaque phrase impressionne. L'auteur, par la précision lexicale de son écriture renvoie le lecteur à la fréquentation assidue des dictionnaires. On pourrait lui en vouloir, mais, d'une part, lire François Solesmes c'est apprendre la patience et, d'autre part, ces incessants va-et-vient entre le dictionnaire et le livre tissent tout un réseau de lianes au coeur même de la langue. Car si François Solesmes chante tour à tour la femme, la mer ou l'arbre, c'est toujours l'éloge de la langue qu'il fait : "qu'on l'abuse d'un envol sans fin remis; qu'on le soumette à la question afin que naisse, de lui aussi, / incoercible et seule valide, une parole qui nous opprime et nous confonde avec bonheur; une parole qu'on dirait échappée à un sac du langage". Une langue qui, ici, atteint au non-figuratif, s'échappe en tout cas de la pauvre gangue qui ne faisait d'elle qu'un moyen de communication. Il y a là du Cézanne peignant la montagne Sainte-Victoire.
Erreur! Signet non défini.
© Le Matricule des Anges et ses rédacteurs
Thierry Guichard
L’arbre tantôt interpellé, tantôt éloquent lui-même devient non seulement la figure du rêve, mais le miroir de la vie, des idéaux, le repère dans le flux du temps. François Solesmes tente de retrouver le double mouvement d’ascension vers les nuées et d’enracinement dans la terre. [...]
Poétique de la rêverie, diront immédiatement les lecteurs de Gaston Bachelard ou Ludwig Binswanger. [...]
Envoûtement d’un chant de la nature qu’un Novalis n’aurait pas désavoué.
(R. de Ceccatty, Le Monde des livres 7/7/95)
Avec une énergie, que chaque ligne renouvelle, François Solesmes pousse son écriture à pénétrer au cœur de la sève, prêtant aux arbres des pensées que les humains n’ont plus, ouvrant sous les branches des univers où la tension règne et d’où s’échappent parfois des accents de tragédies grecques. [...]
(T. Guichard, Le Matricule des Anges 20/8/1995)
[...] Mais faire de l’arbre l’éloge exige de recueillir, outre les leçons de sa verticalité, celles de sa part obscure. Le moindre stipe, le plus simple des fûts, n’indiquent-ils pas la voie de toute "création".[...] De subtiles variations sur les saisons, sur un alphabet de la forêt closent le livre. [...]
(Yannick Courtel, Poésie 95 )
FRANÇOIS SOLESMES « ÉLOGE DE L'ARBRE » Éditions Encre marine
Un grand beau livre – une somme – de François Solesmes : Éloge de l'arbre vient de sortir aux éditions Encre marine. L'auteur avait déjà publié deux « Célébrations » : celle du « Corps » et celle de la « Mer » chez Robert Morel, et une « Poétique » : celle de la « Femme » (après un premier livre chez Gallimard : « Les hanches étroites ») : cet « Éloge de l'arbre » est à la fois une célébration et une poétique. Pourquoi l'arbre ? Parce que « en l'arbre seul est la mémoire qui nous devance et nous survit » répond François Solesmes, qui précise : « Il n'est de vocation qu'une ramure ne filigrane, ni d'œuvre capitale où n'ait tenté sa chance un arbre souverain avant de nous avertir de son dessein : « Mais sait-il tout de l'arbre – incisé par le ciel, éclaboussé de transparence – celui qui l'écouta de son seuil ? Pas plus que n'apprit de l'humain celui qui ne fut d'un cénacle et d'un cortège, d'une émeute et d'une frairie. J'irai donc là où l'arbre se rassemble et vêt la terre d'astrakan. Là où sa voix retentit sur le sourd glockenspiel des fûts multipliés. Il semble à notre porte, éconduit par les siens : j'irai le voir en son climat, parmi son peuple… ».
Tout le livre est là : on s'enfonce, en effet, dans une forêt touffue où tous les arbres du monde se sont donnés rendez-vous. On s'y enfonce avec une telle profusion de mots riches et rares qu'on ne sait plus où commence la poésie, où finit le savoir de l'expert ou de l'amoureux, tous deux inépuisables en mots doux et vocables précis. Une promenade et une exploration, un office solennel et des chants bucoliques où tous les sens – et tous les « sens » – se trouvent convoqués : l'éthique et l'esthétique, le goût, l'odorat, l'ouïe, la vue et le toucher, le visible et l'invisible. On pense, bien sûr, à Claudel, ce recenseur d'immensités, à Saint-John-Perse, chantre des hauteurs, à Gide pour ce Nathanaël forestier, mais surtout à François Solesmes : un François d'Assise qui aurait aussi été docteur de l'Église en d'aussi somptueuses cathédrales que celles que nous ouvre ce splendide antiphonaire (sur Grand papier à la forme, filigrané).
A ceux qui hésiteraient d'abord à pénétrer tout de suite en une forêt si munificente je conseillerais volontiers de lire – en manière d'exergue – l'introduction de la dernière partie : un résumé incomparable des plus beaux arbres de la collection de l'auteur – « le mûrier noir des jardins de couvent, de manoir, dont nous attouchons à distance les feuilles pubescentes, le noyer astringent, à la sombre fraîcheur d'ubac… » – qui, ainsi qu'il le dit si justement, « nous pillent les yeux » !
Paul Gravillon (Arald 1994)
ISBN:Réédition
ISBN 2-909422-65-8
Auteur:FRANÇOIS SOLESMES
$Prix: 12.00
Situation:Nouveauté
Poche
Description:un volume 10,5 x 15,3 cm de 384 pages imprimé sur papier bible
Présentation:QUE CELA SEUL ? Où ai-je ainsi perçu la scission et l’essor en un tronc ? Un tel ample départ de branche-maîtresse ? Pareil écart ? (Un éclat de canine ouvrant chaque angle courbe...)
Sinon chez la femme fendue, la femme faite fourche ?
Issu du monolithe mâle, ce déploiement de bras sinueux de Çiva est irruption du féminin. Et le hêtre entre tous, de se pourvoir de cuisses rondes, de palerons, et d’échancrures qui tourmentent le tranchant de la main.
Un long temps d’une traite – et simple autant que la défense du narval –, le tronc agrée la dissidence de la grâce ; le tronc condescend aux jalons, aux fourches-fières où brille comme neige une poignée de ciel.
(Fourches en foule assourdissent l’espace et le font frucifier ainsi qu’une troupe de femmes en marche.)
Éloge de l’arbre
PORTRAIT DE GASQUET PAR CÉZANNE (REPRODUCTION COULEUR EN COUVERTURE)
[…] Longtemps je suis resté sans pouvoir, sans savoir peindre la Sainte-Victoire, parce que j'imaginais l'ombre concave, comme les autres qui ne regardent pas, tandis que, tenez, regardez, elle est convexe, elle fuit de son centre. Au lieu de se tasser, elle s'évapore, se fluidise. Elle participe toute bleutée à la respiration ambiante de l'air. Comme là-bas, à droite, sur le Pilon du Roi, vous voyez au contraire que la clarté se berce, humide, miroitante. C'est la mer… Voilà ce qu'il faut rendre. Voilà ce qu'il faut savoir. Voila le bain de science, si j'ose dire, où il faut tremper sa plaque sensible. Pour bien peindre un paysage, je dois découvrir d'abord les assises géologiques. Songez que l'histoire du monde date du jour où deux atomes se sont rencontrés, où deux tourbillons, deux danses chimiques se sont combinées. Ces grands arcs-en-ciel, ces prismes cosmiques, cette aube de nous-mêmes au-dessus du néant, je les vois monter, je m'en sature en lisant Lucrèce. Sous cette pluie fine je respire la virginité du monde. Un sens aigu des nuances me travaille. Je me sens coloré par toutes les nuances de l'infini. A ce moment-là, je ne fais plus qu'un avec mon tableau. Nous sommes un chaos irisé. Je viens devant mon motif, je m'y perds. Je songe, vague. Le soleil me pénètre sourdement, comme un ami lointain, qui réchauffe ma paresse, la féconde. Nous germinons. Il me semble, lorsque la nuit redescend, que je ne peindrai et que je n'ai jamais peint. Il faut la nuit pour que je puisse détacher mes yeux de la terre, de ce coin de terre où je me suis fondu. Un beau matin, le lendemain, lentement les bases géologiques m'apparaissent, des couches s'établissent, les grands plans de ma toile, j'en dessine mentalement le squelette pierreux. Je vois affleurer les roches sous l'eau, peser le ciel. Tout tombe d'aplomb. Une pâle palpitation enveloppe les aspects linéaires. Les terres rouges sortent d'un abîme. Je commence à me séparer du paysage, à le voir. Je m'en dégage avec cette première esquisse, ces lignes géologiques. La géométrie, mesure de la terre. Une tendre émotion me prend. Des racines de cette émotion monte la sève, les couleurs. Une sorte de délivrance. Le rayonnement de l'âme, le regard, le mystère extériorisé, l'échange entre la terre et le soleil, l'idéal et la réalité, les couleurs ! Une logique aérienne, colorée, remplace brusquement la sombre, la têtue géométrie. Tout s'organise, les arbres, les champs, les maisons. Je vois. Par taches. L'assise géologique, le travail préparatoire, le monde du dessin s'enfonce, s'est écroulé comme dans une catastrophe. Un cataclysme l'a emporté, régénéré. Une nouvelle période vit. La vraie ! Celle où rien ne m'échappe, où tout est dense et fluide à la fois, naturel. Il n'y a plus que des couleurs, et en elles de la clarté, l'être qui les pense, cette montée de la terre vers le soleil, cette exhalaison des profondeurs vers l'amour. Le génie serait d'immobiliser cette ascension dans une minute d'équilibre, en suggérant quand même son élan. Je veux m'emparer de cette idée, de ce jet d'émotion, de cette fumée d'être au-dessus de l'universel brasier. Ma toile pèse, un poids alourdit mes pinceaux. Tout tombe. Tout retombe sous l'horizon. De mon cerveau sur ma toile, de ma toile vers la terre. Pesamment. Où est l'air, la légèreté dense ? Le génie serait de dégager l'amitié de toutes ces choses en plein air, dans la même montée, dans le même désir. Il y a une minute du monde qui passe. La peindre dans sa réalité ! Et tout oublier pour cela. Devenir elle-même. Etre alors la plaque sensible. Donner l'image de ce que nous voyons, en oubliant tout ce qui a paru avant nous. […]
Sur les traces de Cézanne
« Comme Flaubert, jamais satisfait devant la page achevée et oubliant toutes choses pour elle, une volonté absolue, une sorte de sainteté le cloîtrait devant sa toile, le séparait de tout.
Il est des rencontres décisives, de celles qui donnent une forme d'assise à l'existence en lui ouvrant un champ précieux d'exploration. Gasquet a fait une telle rencontre en croisant les pas de Cézanne en 1896. Jeune poète, Gasquet a 23 ans. Cézanne 57. Meurtri par les critiques, blessé en amitié, le peintre fait montre d'un caractère ombrageux. Mais l'admiration sincère de ces jeunes yeux lui inspire confiance, faisant ainsi de Gasquet un confident privilégié. Suivra ce livre, hommage à l'homme et à sa démarche créatrice. Observateur minutieux doté d'une plume souple, l'auteur s'attache à montrer combien l'artiste était habité par son oeuvre. De l'homme, il évoque la nature à la fois humble et acharnée au travail. Il s'attarde aussi sur ses humeurs contrastées oscillant entre lassitude et enthousiasme. Oscillation qui rejoint la tension essentielle de l'artiste, révélant l'exigence et le doute du créateur. Ce doute qui ronge et fait parfois vaciller l'être. Ce doute qui fonde l'exigence même. Les mots insistent sur cet oeil du peintre ramassant tout sur son passage: la déclinaison des gestes, l'énigme des couleurs et des ombres, la vacillation des choses et des êtres. Gasquet s'essaye ainsi à remettre en scène cette audacieuse partie de cartes entre Cézanne et son oeuvre. Lettres, conversations donnent à voir comment le peintre a dompté ses élans romantiques, s'est glissé dans la trame du réel pour en extraire les volumes essentiels, traduire les couleurs en une juste apposition. Un cheminement qui permet de saisir quel a été l'effort de l'artiste pour mener la phrase picturale à « la perpétuité colorée du sang» capable de se résoudre en un frisson. Une lecture édifiante qui fait de Gasquet non un simple amateur fasciné, mais plutôt selon le terme nietzschéen un co-moissonneur qui sait nous inviter à retourner au pied des montagnes victorieuses.
Emmanuelle Bruyas (Livre et Lire mars 2003)
À Aix-en-Provence, le fils d'Henri Gasquet, un ami de Cézanne, découvrit un jour de 1895 - il avait alors vingt-deux ans - deux toiles du peintre lors d'une exposition locale. Tout de suite éperdu d'admiration, ce jeune écrivain prénommé Joachim (1873-1921) allait se lier avec Cézanne d'une déférente et totale amitié, visitant avec lui le Louvre, le regardant travailler à Aix et saisissant l'essentiel de la démarche et de l'idéal du peintre. Il offrit son indéfectible amitié à l'artiste alors tellement décrié et rejeté, brouillé avec son camarade de toujours, Émile Zola. À partir de notes nombreuses, son livre, sobrement intitulé Cézanne, fut édité une première fois en 1921. On y découvre Cézanne et son exigence dans ses recherches picturales, humble dans la contemplation des résultats, obstiné pour vaincre la fatigue et les atteintes de l'âge, « rompu de travail », « harassé de couleurs » comme Tintoret, toujours dans l'admiration de Titien, Poussin, Velázquez, Delacroix, Courbet. Ce livre est aujourd'hui un témoignage irremplaçable sur la vie de Cézanne au quotidien. J. Gasquet relate d'abord les étapes de la vie de l'artiste, sa jeunesse, sa vie à Paris et à Aix, le temps de son grand âge toujours consacré à la peinture, puisqu'il disait vouloir mourir en peignant. Dans une seconde partie intitulée « Ce qu'il m'a dit », il transcrit les propos échangés avec
l'artiste, les discussions entre l'aîné et l'auteur de plus de trente ans son cadet. On écoute les points de vue, les projets et les espérances du peintre. J. Gasquet fait ressortir la culture de Cézanne qui lisait beaucoup, et relisait Balzac, en particulier Le Chef-d'œuvre inconnu. On est subjugué d'entendre qu'il n'est rien d'aussi vivant qu'une nature morte depuis Chardin, que les fruits et le sucrier, variant selon les heures et la lumière et établissant des rapports entre eux, nous apprennent beaucoup sur nous-mêmes. On regarde les tableaux du maître autrement, et l'homme autant que le peintre, émeuvent à la lecture de ce petit livre introuvable redevenu accessible grâce à cette réédition si soignée.
BCLF, 644 janvier 2002
Ce texte a beaucoup fait pour la connaissance de Paul Cézanne. Divisé en deux parties - la première est biographique (« Ce que je sais ou ai vu de sa vie»), la seconde s'intitule « Ce qu'il m'a dit »- le Cézanne de Gasquet est un témoignage considérable. De ce livre absent depuis longtemps des librairies, la postérité a surtout retenu les propos du peintre sur sa démarche et son art. Ils arrivent, naturels, dans les conversations de l'artiste avec un jeune homme attentif, intelligent, cultivé. Fils d'un vieil ami du peintre, Joachim Gasquet jouit du privilège de questionner Cézanne au travail dans son atelier des Lauves, d'accompagner ses visites du musée du Louvre, de le suivre sur le motif dans la campagne aixoise. Gasquet procède un peu comme un chroniqueur qui inscrit sur son carnet la teneur des paroles puis, à partir de ses notes, restitue le climat de l'échange. Comme tout peintre, Cézanne a ses maîtres, Rubens, Vélasquez, Tintoret, Poussin, les Vénitiens, Chardin. Son admiration est égale pour Delacroix et Courbet. Ses auteurs préférés sont Baudelaire, Flaubert dont il se sent proche, au point de lire le poète latin Apulée pour se défaire un moment de la prégnance de l'auteur de Salammbô. «Quand je peignais ma Vieille au chapelet, je voyais un ton Flaubert... une couleur bleuâtre et rousse qui se dégage, il me semble, de Madame Bovary. »
Le plaisir de relire ou de lire ce texte tient au fait que les propos de Cézanne cessent d'être des citations, des bouts de phrases inclus dans le discours d'un autre. Ce sont des convictions de peintre. Dans ces conversations, le lecteur saisit la vigueur, l'énergie, l'enracinement de la parole dans la pratique et les yeux de l'artiste. Il retrouve la continuité d'une réflexion que l'usage de la citation abolit, du moins restreint.
On ne peut que se réjouir de disposer sous la forme de ce joli petit livre de cette pensée de peintre qui a tellement décidé de l'orientation de la peinture et irrigué le regard.
M. E. (ADPF décembre 2002)
Je veux mourir en peignant...
Mourir en peignant. (Cézanne) Le livre sur Cézanne (préfacé par François Solesmes) se divise en deux grandes parties I. Ce que je sais ou ai vu de sa vie (subdivisé en quatre, La jeunesse, Paris, La Provence, La vieillesse)
Il. Ce qu'il m'a dit (le Motif, le Louvre, l'Atelier). Joachim Gasquet a su nous intéresser « de l'intérieur » au peintre le replaçant d'abord dans son cadre naturel la Provence, c'est d'abord sa mémoire, ses sensibilités farouches que nous décrit le poète puis son amitié avec Zola et Baille, puis la révélation pour la peinture : La consolatrice et la désespérante, la passion de sa vie sa tyrannie et son extase, l'unique, l'inévitable celle pour qui il était et par lequel il devait mourir La Peinture vient. Au delà des admirations du peintre (Rubens, Delacroix, Poussin, Zurbaran, Manet), Joachim Gasquet a su saisir la vérité de l'être qui vécut comme un ascète : Ce que j'essaie de vous traduire est plus mystérieux, s'enchevêtre aux racines mêmes de l'être, à la source impalpable des sensations (paroles de Cézanne).
Cézanne qui, plus tard, s'exprime sur son art : La peinture est une optique d'abord. La matière de notre art est: là, dans ce que pensent nos yeux. Cézanne qui pressentait n'être qu'un maillon précurseur d'un art nouveau : Un autre fera ce que je n'ai pu faire... Je ne suis peut-être que le primitif d'un art nouveau.
Gérard Paris (Théatre-Poème) janvier 2003
C'est en 1921 que l'ami, depuis 1896, de Cézanne (1839-1906) publie ses souvenirs et conversations avec le peintre, soit quinze ans après sa disparition.
Témoignages romancés, conversations recréées, peut-être, mais hymne magnifique qui permet, mieux que bien des études savantes, de comprendre un homme et surtout de voir sa peinture. « Ah ! nous vivons sous la coupe des agents-voyeurs. C'est le règne des ingénieurs, la république des lignes plates… Est-ce qu'il y a une seule ligne droite dans à la nature, dites ? » Cézanne, difficile, emporté, malaisément approchable, » intransigeant, apparaît sous la plume de Gasquet sous un jour plus humain : un homme soumis « à la totale vérité » de son art. Et il faut savoir gré au biographe d’avoir compris combien c’est l’œuvre qui explique l'homme, plutôt que ce qu'un plat psychologisme n'a cessé de ressasser. Se sentant « coloré par toutes les nuances de l'infini », Cézanne ouvre la voie à la peinture moderne, celle qui a mis entre parenthèses les anecdotes, les clichés, les images, afin de retrouver le contact premier entre l'oeil et le monde sensible.
Ce merveilleux petit livre, écrit de façon flamboyante, superbement édité, pourra constituer un viatique pour tous ceux que l'énigme du visible et de son apparaître interroge encore. « Un artiste, voyez-vous, doit faire son oeuvre comme un amandier fait ses fleurs, comme un escargot fait sa bave…
Francis Wybrands (Etude octobre 2002)
On pourrait s'étonner qu'outre leurs oeuvres, déjà considérables et bouleversantes, un certain nombre de peintres nous offrent, en parallèle et en écho, des témoignages esthétiques en même temps qu'humains d'une tenue littéraire exemplaire : les lettres de Van Gogh, bien sûr, le Journal de Delacroix, mais aussi les récits et proses poétiques de Giacometti (recueillis dans la passionnante monographie de Bonnefoy) et ici, relatés et comme mis en scène par Joachim Gasquet, les propos de Cézanne. Notre étonnement cède en fait devant une sorte d'évidence : la création - quel qu'en soit le domaine d'élection - s'accompagne d'une telle lucidité - envers soi, ses dons et ses limites qu'elle ne peut également que se dire au plus juste, les mots témoignant à leur tour de la même exigence.
Gasquet, fils d'un ami d'enfance de Cézanne, le rencontre à Aix en 1895 : Cézanne a 57 ans, Gasquet, 23. Il faudrait commencer la lecture par cette scène (p. 157) : « J'avais vu dans une vague exposition aixoise deux paysages de lui, et toute la peinture m'était entrée dans les yeux. (...) Je m'approchai, je lui murmurai mon admiration. Il rougit, se mit à bégayer. (...) "Ne vous fichez pas de moi, mon petit, hein ?" (...) Ses yeux se remplirent de larmes. Ses deux mains m'empoignèrent. » Car Cézanne est seul - avec sa peinture. Gasquet va l'apprivoiser, puis l'écouter. Ensuite il composera ce livre, simplement, en hommage : dans une première partie Ce que je sais ou ai vu de sa vie, dans une seconde Ce qu'il m'a dit…
La première édition, chez Bernheim jeune, célèbre galeriste d'alors, verra le jour en 1921, année de la mort de Gasquet, par ailleurs poète - justement oublié ? - d'inspiration romantique (aux jours du surréalisme !). Sans doute y a-t-il, de sa part, quelques coups de pouce, quelque inflexion esthétique, un côté Revue Blanche, quelques afféteries de style décadent, d'écriture artiste - Raymond Jean le relève dans son Cézanne, la vie, l'espace (Seuil) qu'il faudrait lire en parallèle - mais au total on peut penser que le respect domine, et la tonalité de ces phrases, de la formule frappante au monologue autobiographique, est tout au long une et reconnaissable.
Un homme parle, comme parle Flaubert en ses lettres : comme lui il a dû étouffer le « romantique » en lui, comme lui il souffre du mur de bêtise que lui opposent ses contemporains, comme lui, la vieillesse venant, il oscille entre la conscience tout de même orgueilleuse du devoir accompli - devoir envers l'art bien sûr - et le doute : ses modèles, les figures tutélaires qui toujours l'ont guidé, l'écrasent en même temps - Poussin, Rubens, les Vénitiens. Alors il travaille, comme il l'a toujours fait, il lui faut réaliser : paysages, natures mortes, portraits - « peindre d'après nature, ce n'est pas copier l'objectif c'est réaliser des sensations. » On n'en finirait pas de citer car Cézanne, exalté, violent ou désabusé, lui qui se dit « comme mort », juge, jusqu'au bout, sa tâche, tente de la cerner comme il cerne, en clair-obscur, une silhouette sur sa toile : « Nous sommes un chaos irisé » ou « La conscience du monde se perpétue dans nos toiles, elles marquent les étapes de l'homme » et l'aveu : « Je me suis juré de mourir en peignant. Dieu m'en tiendra compte. »
Signalons aussi la qualité de cette édition, qui nous permet ainsi de lire un texte devenu depuis longtemps introuvable, pourtant de poche : papier Bible, signet, belle typographie - et en couverture le beau portrait de Gasquet, d'une luminosité diffuse, un Gasquet attentif et soucieux, à l'écoute sans doute - qui nous attend aujourd'hui, entre une vue de l'Estaque et quelques pommes - de Cézanne bien sûr - dans une salle aux trésors d'un lumineux mais désert Musée d'art moderne, à Prague.
Thierry Cecille (Matricule des anges octobre
JACQUES NEYME.
L’ÉDITEUR BLEU MARINE
Il y a dix ans, Jacques Neyme fondait les éditions Encre marine pour créer des livres où fond et forme se rejoignent en un raffinement exigeant. Portrait d'un éditeur délicat.
Jacques Neyme est un homme des livres comme on est un homme des bois : discret, précieux et rare. À l'image de sa maison d'édition, Encre marine, créée il y a dix ans, un soir de bonne étoile, pour assouvir une passion d'adolescent féru de flâneries bouquinistes et de presses à bras. Il ignorait alors qu'il éditerait parmi les plus grands auteurs de philosophie, d'esthétique, de littérature, de poésie… Et que, sans qu'il les sollicite, ces derniers s'adresseraient à lui comme pour l'inviter à approfondir son désir de « mettre en consonance le fond et la forme et d'accomplir des textes plutôt que de les achever, pour le respect des lecteurs ».
Du philosophe Henri Maldiney (cf. BAM 20 1) écrivant sur Francis Ponge et sur l'art nu au poète François Cheng, à l'écrivain Paul Audi accompagné du dessinateur Frédéric Pajak, en passant parle Van Gogh de François Grimaldi, ils sont plus de 50 auteurs à animer le catalogue de celui qui s'est voulu passeur entre des écrivains exigeants et un public rare. Un public de celui qui découvre un ouvrage page après page, pour que s'en exprime la sève, que s'anime une pensée, que s'accomplisse une petite naissance. L’excellence est un choix difficile dans un contexte de consommation où les livres sont relégués au rang de produits, indexés à une rentabilité immédiate. Et le geste d'offrir des volumes de choix à des prix aussi bas que possible prend la forme d'un voeu quasi politique de diffusion.
Pourtant Jacques Neyme, 53 ans et professeur de philosophie, ne se définit surtout pas comme le héros d'une édition militante mais comme un petit artisan, un homme de main qui a la volonté de garder la tradition d'une typographie conçue pour la lisibilité et le plaisir de l'oeil. Il avoue que ce n'est pas la moindre de ses passions que de déployer des signes typographiques sur la douceur d'un papier choisi, de noircir des pages immaculées et, aussitôt, il se souvient de l'invitation du poète René Char : « Enfin, si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux. » Ce sera avec du Garamond, une police de caractères dessinée au XVIe siècle, et de l'encre bleu marine. Un raffinement qui sied si bien à Cézanne dont Jacques Neyme réédite, dès août prochain, le livre culte écrit par Joachim Gasquet en 1912. Introuvable depuis des lustres. Un bijou. Des dialogues entre Gasquet et Cézanne que les cinéastes Straub et Huillet avaient mis en film en 1990. Le seul livre où l'on entend Cézanne parler : « Il y a une minute du monde qui passe. La peindre dans sa réalité ! Et tout oublier pour cela. Devenir elle-même. Être alors la plaque sensible. » Tout l'ouvrage est de la même intensité.
En préparation dans l'atelier de Jacques Neyme, d'autres textes attendent d'être portés à leur accomplissement. Une suite sera donnée à Shobogenzo, Uji, Être- Temps, un des livres clés du bouddhisme zen où le moine Dogen exprime, sous forme poétique, sa vision de l'univers. Étonnement, là aussi, de voir le texte original calligraphié côtoyer deux récentes traductions, une française et une anglaise, aboutissement de plusieurs mois de travail entre le Japon, les États-Unis et La Versanne, village du département de la Loire où se nichent les éditions Encre marine. Rien ne prédisposait Jacques Neyme à accueillir un tel livre mais, suite à un article paru dans le journal le Monde, un Français du Japon l'invite à tenter l'aventure. Il s'y engage. C'est sa conception du métier d'éditeur : « Se sentir prêt à tout entendre, être surpris de tout ce qui arrive. » Même si les avaries financières menacent, le désir de continuer est là. Intact et tenace. Certainement pas pour trouver un port d'attache mais pour continuer le voyage. Bon vent
ANNABELLE GUGNON (beaux-Arts magazine, JUILLET 2002)
À PARAÎTRE EN AOÛT 2002 : « CÉZANNE », PAR JOACHIM GASQUET ET « ÉLOGE DE L’ARBRE », PAR FRANÇOIS SOLESMES. ÉDITIONS ENCRE MARINE, FOUGÈRES, 42220 LA VERSANNE, TÉL. 04 7739 62 63. INTERNET : WWW. ENCRE-MARINE. COM
JOACHIM GASQUET
LES MOTS PEINTS DE CÉZANNE
Le Cézanne de Joachim Gasquet n’était plus disponible depuis des années : épuisé, disait-on en librairie de ce livre pourtant inépuisable dont chaque ligne recèle un trésor. Les éditions Encre marine lui redonnent vie et c'est une des très bonnes nouvelles de la rentrée. Son auteur, l'écrivain Joachim Gasquet a 23 ans, en 1895, quand il découvre les toiles de Paul Cézanne, le peintre de génie alors malmené par ses concitoyens dont les enfants lui jettent des pierres. Par son admiration rigoureuse, Joachim Gasquet gagne la confiance de l'ombrageux Cézanne et recueille parmi les plus audacieuses paroles d'artiste. Cézanne parle de son métier, des mouvements de sa création, de ses admirations. On l'accompagne dans ses paysages, au Louvre, dans son atelier. Et, au fil des pages, se produit un miracle : Cézanne est là, vous parle comme personne, vous enjoint de le suivre et vous le faites, vous le suivez. Et plus rien d'autre ne compte que de l'écouter parler. Plus rien d'autre…
Annabelle. Gugnon
Beaux-Arts magazine septembre 2002
ISBN:ISBN 2-909422-64-X
Auteur:JOACHIM GASQUET
$Prix: 12.00
Situation:Nouveauté
Poche
Description:un volume 10,5 x 15,3 cm de 384 pages imprimé sur papier bible
Présentation:Un grand silence encore. Puis, il me regarde, et je sens ses yeux qui, jusqu’au fond de moi, par delà moi, jusqu’au fond de l’avenir, m’éblouissent. Il a un grand sourire résigné.
– Un autre fera ce que je n’ai pu faire… je ne suis, peut-être, que le primitif d’un art nouveau.
Puis, une sorte de révolte effarée le traverse.
– C’est effrayant, la vie !
Et comme une prière, dans le soir qui tombe, je l’entends qui, plusieurs fois, murmure :
– Je veux mourir en peignant…
mourir en peignant…
Cézanne
Cézanne
Cette année, à Aix, la main de marbre du Commandeur n’étreindra pas la main souillée de Don Juan. C’est que les affaires de ce monde vont moins mal et que L’Enlèvement au sérail, Le Mariage secret conviennent mieux aux plaisirs d’une société à qui Dieu accorde quelque rémission. L’an dernier, sous les platanes du cours Mirabeau, à la terrasse des Deux garçons, nous faisions les raisonneurs : le mauvais coup de la Corée signifiait que Staline était résolu à courir tous les risques ; il n’était pas si sot que de tirer l’adversaire de son assoupissement, s’il ne détenait les moyens de l’abattre. Nous nous trompions, parce que nous raisonnions. Nous n’imaginions même pas que le maître du Kremlin pût croire que les réactions du jeune géant américain seraient aussi lentes qu’avaient été, du temps de Hitler, celles des vieilles démocraties sclérosées.
Une année est passée. Des milliers d’innocents ont péri en Corée, dans les villages et sur les routes. La souffrance des enfants, qui fait défaillir la pensée devant le mystère du mal, a été multipliée à l’infini. Peut-être la grâce va-t-elle être accordée à ceux qui ont survécu de revenir là où s’élevait leur maison autrefois et de chercher parmi la poussière et la cendre quelques restes de leur modeste bonheur anéanti. Et des Français continuent de mourir en Indochine. Et nous, dans ces nuits radieuses, au château de Lourmarin ou au château du Tholonet nous sommes redevenus libres d’admirer que les grenouilles ne troublent en rien le chant de Scarlatti ni celui de Vivaldi et que leurs coassements s’y unissent et s’y fondenT. Autour du Collegium musicum italicum de Rome et de Renato Fasano, la nuit d’été se recueille. Parfois les feuillages profonds des platanes s’émeuvent et le souffle frais qui caresse nos visages soulève dangereusement les partitions sur les pupitres. Et puis tout s’apaise et la lune elle-même écoute derrière les branches.
Elle écoute le Concerto en do mineur d’un auteur inconnu de l’Ecole vénitienne : la longue plainte du hautbois, ce lamento inspiré par quelque chagrin d’amour, il y a plus de deux siècles, monte vers les étoiles, ce soir, dans un jardin de Provence, aussi déchirant, aussi pur que lorsqu’il fut joué pour la première fois sur la lagune, ou sous un balcon peut-être, sous une fenêtre à la jalousie soulevée. Du cœur qui inventa ce chant, rien ne reste, pas même un nom, et pas même ce chant dissipé et noyé dans la rumeur nocturne et qu’il y a peu de chance que nous réentendions jamais.
Les retours en compagnie de la lune sur les routes aixoises sont si beaux que la merveilleuse musique n’en demeure plus dans notre souvenir que le prélude. La vraie fête commence quand les instruments se taisent : la vraie fête pour les autres, bien sûr, non pour ceux de mon âge qui peuvent faire semblant d’oublier, mais où qu’ils aillent, ils portent partout le poids écrasant de la condition humaine. C’était la jeunesse qui les empêchait de le sentir, ce poids, c’étaient les mains de l’amour qui recouvraient leurs yeux pour dérober des pleurs nés de chagrins qui ne concernaient qu’eux-mêmes. Mais lorsque ces mains se sont écartées à jamais, alors le monde nous apparaît tel qu’il est, et la plus belle musique sur le perron d’un vieux château de Provence, dans une nuit pareille à celles dont rêvait l’héroïne de Shakespeare, ne nous console plus de la folie du monde ni ne nous permet d’oublier sa fureur.
Mozart & autres écrits sur la musique/François Mauriac
Dans ce petit volume intitulé Mozart & autres écrits sur la musique et compilé pour le plaisir des amateurs de musique et des spécialistes de François Mauriac se trouvent rassemblés la plupart des textes ou extraits de textes dans lesquels l'écrivain laisse percer ses sentiments et réactions esthétiques à l'endroit de représentations d'opéras, de concerts, et d'enregistrements parvenus jusqu'à lui, soit à Pars, soit dans sa retraite de Malagar, soit au cours de voyages à Salzbourg ou dans d'autres lieux. Mozart, sous toutes ses formes, s'avère être ici le fil conducteur d'un amour spontané de la musique qui fait s'écrier à Mauriac : « Je comprends la musique dans la mesure où un illettré comprend un livre qu'on lui lit à haute voix, et si je l'aime, c'est selon Barrès qui disait qu'elle aide les passions à jouir d'elles-mêmes » (1962). Ouvres de musique de chambre, oeuvres symphoniques ou concertantes, pièces instrumentales, opéras, musique religieuse, la plupart des secteurs de la création mozartienne sont ici abordés et laissent percer une sensibilité assez cérébrale, mais - il faut le dire aussi - très datée, des valeurs et vertus de cette musique. Il en va de même avec quelques aperçus concernant Beethoven et Wagner. Rien de très étayé sur le plan de la musicologie, bien évidemment, mais en contrepartie l'expression des frémissements d'une intelligence sensible, inquiète, modelée par les goûts de son époque (Georges Sébastian, Wilhelm Kempf, Bruno Walter, Clara Haskil, Ezio Pinza, etc.), qui procède plus par allusion que par analyse, et, pour cela, invite parfois dans son écriture à des sortes de devinettes, comme dans le cas suivant où il est naturellement question de Jacques Chaban-Delmas : « Qu'un député-maire, général, inspecteur des Finances, joueur de tennis et de rugby, inspire des fêtes de cet ordre, suffirait à expliquer pourquoi nous l'aimons : et lorsqu'il nous dit de sa jeune voix : Venez ! nous venons… » (p. 187-188). Chromo d'une époque révolue, aux coloris un peu fanés, mais dont l'impression générale ne reste pas sans charmes… Un excellent choix terminal de notes et précisions permet de restituer la majeure partie de ces textes fragmentés dans leur contexte et leur situation originels.
BCLF (188551)
FRANÇOIS MAURIAC.
MOZART & AUTRES ÉCRITS SUR LA MUSIQUE.
RECUEILLIS, PRÉSENTÉS ET ANNOTÉS PAR FRANÇOIS SOLESMES.
[...] Mozart et Mauriac, ce ne sont pas des noms que vous allez risquer d’oublier. [...] Alors je me fais plaisir et je vous parle de ce que nous aimons tous, de Mozart et même de Mauriac.
"Je suis ce que Stravinski appelle un ‘illettré de la musique’, incapable de déchiffrer la moindre partition." C’est ce que nous somme tous en général [...] Mauriac, qui avoue en pouffant son ignorance d’une façon toute socratique, met les rieurs de son côté.
(B. Frank, Le Nouvel Observateur 26/7/96)
Mozart – l’enfant plein de grâce, mais l’homme seul aussi, fini dans la fosse commune – fut une présence secrète et lumineuse sur la vie de François Mauriac. Voici regroupées les pages qui témoignent de cette illumination.
[...] Un illettré de la musique, Mauriac ? Ici, plutôt un inspiré !
(A. Tubeuf, Le Point 14/9/96)
[...] Pourtant le passionnant recueil de textes que le romancier consacra sur plus de trente ans à cet art prétendument dédaigné prouve assez quel critique aigu et profond il sut être. [...] Mauriac sut rivaliser, technicien du verbe, avec les praticiens qui "se laissent enchanter et rouler dans les grandes oeuvres [et] que la musique prend comme une mer".
(P. J. Catinchi Le Monde des livres 15/11/96)
Il était peut-être plus urgent de rééditer les pages magistrales de Mauriac sur Proust que ces écrits épars sur le compositeur le plus difficile à commenter. Néanmoins, si le néophyte se sent à chaque ligne, l'écrivain est là, et bien là. Avec son aisance sans frivolité, son honnêteté maladive, ses scrupules et son orgueilleuse dignité. Ce n'est pas du grand Mauriac, mais c'est indubitablement du Mauriac. Mozart n'en sort pas plus clair, mais nous en sortons plus droits.
J. Drillon
Le Nouvel observateur 1er mai 2002
Modèle de "critique effusive", ce recueil de pages sur Mozart écrites par Mauriac sur quelque trente années révèle un écrivain tourmenté par le problème du Bien et du Mal, fasciné par le personnage d'un Don Giovanni refusant le salut. Et Mauriac de prendre à son compte te propos de Barrès "Si j'aime la musique, c'est qu'elle aide les passions à jouir d'elles-mêmes".
L’éducation musicale mai 2002
MOZART SOUS TOUS LES ANGLES
Mozart est une source d'inspiration intarissable. Après les ouvrages de Philippe Sollers et de Marie-Françoise Vieuille, voilà [un] petit opuscule qui devrait trouver (son] public. [C’] est un élégant recueil de réflexions et de jugements de François Mauriac sur l'auteur de Don Giovanni. Si cet « illettré de la Musique » – selon l'expression forgée par Stravinsky et reprise par l'auteur du Nœud de vipères pour se qualifier – découvrit Mozart sur le tard, sa passion lumineuse pour ce compositeur éclate dans un style percutant et fleuri qui traduit une vraie sensibilité musicale. Nulles considérations musicologiques ardues, mais un florilège d'images et de sensations inoubliables. C'est ainsi que l'on découvre un Mozart défenseur de l’Autriche et pourfendeur de l'ogre Hitler, rédempteur et créateur d'une musique divine qui cristallise ferveur et sensualité.
Jean-Noël Coucoureux (Classica juin 2002)
ISBN:Réédition
ISBN 2-909422-60-7
Auteur:FRANÇOIS MAURIAC
$Prix: 11.00
Complément d~~auteur:Préface de François Solesmes
Situation:Poche
Description:un volume 10,5 x 15,3 cm de 256 pages imprimé sur papier bible
Présentation:PEU D’ŒUVRES humaines auront inspiré à François Mauriac autant de pages – échelonnées sur trente années – que celle de Mozart. Sans doute parce que jamais, dans l’ordre de la création, l’humain ne parut avoir plus manifestement partie liée avec le surnaturel, et l’ici-bas avec l’Au-delà.
Dans ce livre qui recueille l’essentiel de ses écrits sur la musique, un grand musicien en prose et en vers évoque les morceaux qui accompagnèrent sa vie, et il nous dit quel bouleversement lui vint d’un Mozart tardivement redécouvert.
Si l’on y voit un homme mûr se souvenir, et reconnaître et saluer chez le compositeur cet esprit d’enfance qui procède de Dieu, on y surprend surtout un chrétien tourmenté par le problème du mal et que fascine ce don Giovanni qui, sourd à tout repentir, jette son salut dans la balance. (Le chroniqueur engagé excellant à relier à son habitude les considérations les plus actuelles à un intemporel qui le requiert bien plus encore.)
Avec ses reprises et récurrences qui sont moins redites qu’infinies variations, avec une ferveur qui trouve sa parfaite résonance dans la palpitation de la phrase et son sourd halètement, voici vraiment, sur Mozart, don Giovanni et quelques autres, un modèle de “critique effusive”.
Mozart et autres écrits sur la musique
Philosophie de la joie et problématique du sujet
1. Les années 90 se caractérisent par une sorte d’effondrement généralisé des empires et des idéologies. Sur le plan politique et historique la destruction du “mur de Berlin” en Europe et la déroute de l’armée irakienne au Moyen-Orient ne sont que les plus apparents symboles de l’effondrement progressif du système économico-politique de l’empire communiste, et des mouvements totalitaires qui, inspirés du nazisme chez certains groupes arabes, s’appuient mensongèrement sur l’Islam pour conduire une trop classique politique de conquête. Totalitarismes et impérialismes, s’ils ne disparaissent pas, reculent, changent de noms, ou se masquent derrière les formes modernes de la puissance financière et industrielle. Quoi qu’il en soit, l’effondrement manifeste des impérialismes les plus grossiers et des censures les plus rigoureuses laissent apparaître les résultats : le désastre de l’économie marxiste, la misère des peuples pourtant producteurs de pétrole, le délabrement de la vie quotidienne et du milieu naturel dans les nations du Tiers-Monde soumises à des gestions népotiques ou archaïques, ainsi qu’à d’absurdes guerres civiles au sein de la famine et de la désertification.
Sur le plan idéologique, les ruines sont aussi considérables, et cependant assumées avec sérénité. L’inaptitude du marxisme à rendre compte de l’histoire effective des peuples ou du fonctionnement intégral du capitalisme ; son inaptitude à organiser sur le long terme une économie communiste ou socialiste, son inaptitude à comprendre ou à partager les aspirations réelles des individus et des groupes, toutes ces inaptitudes, sont certes mises en évidence par la presse, mais n’inspirent aucune étude critique qui, chez les anciens communistes, serait radicale et de bonne foi. Nul, parmi eux, n’a le courage de reconnaître le lien qui existe entre l’idéologie de la dictature du prolétariat et la ruine des libertés et des économies en Europe de l’Est et en U.R.S.S. : seuls les peuples expriment ce lien par leur révolte, mais nul théoricien marxiste ne réfléchit sur cette crise majeure qu’est l’effondrement des espoirs marxistes. Il faut lire Alain Minc ou Hanna Arendt pour commencer à comprendre ce qu’est une politique totalitaire de démence ou une économie illusoire. Mais ces travaux, s’ils éclairent les ruines, n’en expliquent pas l’origine. Nous reviendrons sur ce point. Quoi qu’il en soit, il reste que, en dehors des marxistes, l’effondrement de l’idéologie marxiste, c’est-à-dire la dissolution progressive ou violente de l’utopie matérialiste, est partout reconnu : mais ce sont approximativement les quatre cinquièmes de l’humanité qui sont réduits à la misère et au délabrement par une idéologie dont on se borne en fait à reconnaître simplement qu’elle est caduque.
La situation de la psychanalyse n’est pas aussi dramatique, mais l’affaiblissement de son prestige exprime une crise qu’on sait profonde. Derrière une critique généralisée du langage artificiel et précieux, puérilement ésotérique et en fait gravement appauvri et mécanisé, se cache (nous ne dirons pas : “s’occulte”) une crise théorique qui conteste et concerne, bien que d’une façon encore timide, les fondements même de cette thérapeutique qui, se voulant doctrine totale de l’homme, s’est, elle aussi, transformée en idéologie. C’est à ce titre qu’elle menace ruine.
La psychanalyse dite sauvage n’est qu’une application de schèmes stéréotypés à des êtres et à des situations caricaturalement simplifiés, et ces stéréotypes ne sont eux-mêmes (tels le refoulement ou la censure) que des conventions opératoires destinées à lever, à moindres frais, les difficultés qui constituaient précisément le problème à résoudre ou le phénomène à comprendre. Lorsque la psychanalyse tente de dépasser ces stéréotypes, elle laisse entier les problèmes méthodologiques de la thérapie (le “transfert” valant comme mot-Sésame) ou les problèmes épistémologiques de la doctrine (le concept d’inconscient, par exemple, restant à la fois le plus universellement admis par les analystes, et le plus rationnellement rebelle à tout explication, valant dès lors bien souvent comme dogme salvateur).
La doctrine psychanalytique menace donc ruine dans l’exacte mesure où elle doit finalement renoncer, comme le marxisme, à toutes ses ambitions théoriques, et à la plupart de ses ambitions pratiques : nous pourrions dire que “de la cure” psychanalytique subsiste, que des thérapeutes sont encore en exercice, mais au milieu d’un champ théorique dévasté, où l’avenir est si sombre que certains théoriciens en sont réduits à disputer sur la validité juridique d’un héritage dont on ne sait plus lire ni la lettre ni l’esprit.
A côté du marxisme et de la psychanalyse, est également en crise profonde la doctrine de Heidegger. Certes, pas plus que les anciens marxistes, les anciens heideggeriens ne se remettent en question : l’inscription prise au Parti National-Socialiste, par l’auteur de L’Être et le Temps, est rarement évoquée. Les critiques qui adoptent le point de vue politique, n’entrent pas dans la doctrine (sauf peut-être H. Meschonnic1, passé totalement sous silence), mais ceux qui pensent entrer dans la doctrine n’entrent pas dans la politique, et ne voient pas le lien interne qui unit la doctrine (celle de la mort et du destin “historial” du peuple allemand, p. ex.) à la politique (non seulement l’adhésion au parti nazi, mais le quitus accordé au Führer, la critique de la démocratie, et le silence sur les camps de concentration et l’antisémitisme).
Parfois, cependant, la stupeur : durant cinquante années, c’est-à-dire depuis l’après-guerre, l’idéologie dominante en France fut cette doctrine d’un philosophe inscrit au Parti National-Socialiste, en même temps que la théorie marxiste tentant de justifier par le sens de l'histoire, la “pratique” du Goulag. Quelques écrivains ont su dire ou évoquer cette stupeur. Mais peu d’écrivains, peu de penseurs, ont tenté, sinon de comprendre totalement (pour la combattre désormais), du moins d’éclairer cette étrange attitude de l’intelligentsia. C’est dire que peu d’études furent consacrées à la recherche de l’origine véritable de toutes ces ambiguïtés, recherche d’origine indispensable à la mise en place ultérieure d’un projet d’action claire et de reconstruction.
2. Cet effondrement des idéologies dominantes, universellement reconnu dans les faits sinon dans les déclarations, et universellement manifeste dans le délabrement de la société objective et l’immobilisme de la culture médiatique, cet effondrement, considéré selon une perspective moins générale, peut valoir en partie comme une justification rétro-active de nos travaux. Qu’il s’agisse de notre critique de l’antisémitisme de Marx, ou de notre critique de la philosophie tragique par notre doctrine du bonheur, qu’il s’agisse de notre doctrine du désir, dans Ethique, Politique, et bonheur, ou de notre conception des tâches et de la nature de la philosophie dans Lumière, Commencement, Liberté, tous nos travaux antérieurs se sont toujours situés en dehors des courants dominants et des chapelles établies. Ils ont toujours manifesté notre souci permanent de la conscience et de ses actes. Commencés par une réflexion sur le commencement et le fondement de la philosophie (ainsi que sur l’indispensable conversion réflexive) ils s’étaient poursuivis par une recherche eudémoniste sur les fins de l’action, c’est-à-dire sur les finalités existentielles de la conscience et du désir, notamment dans les Actes de la Joie.
En apparence, ces travaux se situaient en marge de l’actualité politique et philosophique, cette marginalité hors-clan pouvant apparaître comme une marginalisation. Mais si le fils d’émigrés turcs devenait le lieu d’une pensée philosophique librement exprimée au sein de la culture française, sa marginalisation, non pas sociale mais culturelle, ne constituait pas un phénomène objectivement significatif, exprimant par exemple la contestation de la culture dominante par une réflexion individuelle hors norme, et totalement libre.
En réalité, ces travaux (dont nous n’avons pas à juger de la valeur intrinsèque) concernaient non pas les marches du pays de la culture, mais le lieu le plus central du domaine de l’être : la conscience et ses actes. Nous étions déjà, dans ces travaux, beaucoup plus fils de Descartes, que fils d’un ouvrier tailleur juif, turc et émigré.
Nos travaux sur Spinoza (un autre “marginal”, par rapport aux idéologies dominantes de l’époque) expriment également ce même souci de la conscience et de ses actes, puisqu’ils répondent à la question de savoir comment, dans le passé de la philosophie dite classique, avait été envisagée la possibilité d’une doctrine qui aurait englobé la totalité
de l’existence humaine (comme réflexion et comme désir) et exploré les conditions de sa joie concrète, de sa satisfaction intellectuelle, et de son être comblé. Il s’agit toujours, là encore, de la conscience et de ses actes.
Le philosophe Robert Misrahi est un auteur assez connu des milieux universitaires. La rigueur de sa pensée n'est plus à démontrer. Qu'on aime ou non son inspiration spinoziste, on ne saurait se défaire de cette pensée d'un coup de plume. En tout cas, dans La Problématique du sujet aujourd'hui - essai initialement paru en 1991 et repris dans une collection de poche extrêmement raffinée et élégante -, cette pensée prend une aisance remarquable. Car elle brasse ses thèmes en fouillant grâce à eux les arcanes du monde contemporain et ses déboires. D'emblée, R. Misrahi remarque que le monde contemporain est soumis à des effondrements successifs : celui des idéologies dominantes, celui des sociétés de consommation, celui des cultures médiatiques. De là, une question : dans la situation de crise généralisée que nous traversons, et qui atteint aussi bien la pensée que la société civile, la société politique ou la culture, quels sont encore nos pouvoirs, plus exactement les pouvoirs du sujet ? C’est assez dire qu'il faut reprendre de façon approfondie l'examen de la possibilité d'un autre type de pensée. L'auteur ne s'est jamais caché de chercher à défendre une pensée du sujet, seule susceptible à ses yeux de nous offrir des orientations pertinentes. Car une telle philosophie du sujet est seule à pouvoir nous indiquer comment reprendre la question de la responsabilité face à la situation. Aussi persévère-t-il à approfondir la description des structures du sujet, la description de ses actes, la compréhension des relations du sujet à son désir, et finalement celle de la question des rapports du sujet avec lui-même. Qu'on l'appelle philosophie ou anthropologie, cette recherche axée sur le sujet conscient et déployée sur le mode de la réflexion permet de revenir sur des options dont on parle peu. Par exemple, la perspective de la conscience. Mais, et ce n'était pas inutile d'évoquer Spinoza, la conscience est désir, et elle organise son action désirante en valorisant des objets au détriment d'autres, imposant au philosophe de travailler sur la dimension éthique de l'existence. La voie est ouverte en direction d'une théorie de l'action. Encore faut-il dire quelques mots sur les théories qui occupent largement le terrain de la conscience : marxisme et psychanalyse. R. Misrahi rappelle au passage avoir longtemps travaillé sur des sujets qui auraient dû attirer l’attention bien avant notre époque, contre ces propositions : le déterminisme de Marx et de Freud. Deux manières, dit-il, d'interdire le développement de cette philosophie du sujet (dont il indique les sources : Kierkegaard, entre autres). Cependant R. Misrahi ne se laisse pas faire. Il sait recommencer, quand il le faut, à parler pour de nouveaux publics. Ce livre en témoigne encore. II est clair, percutant, offensif. Et, comme toujours chez cet auteur, s'y déploie une philosophie de la joie, que nul ne devrait négliger.
BCLF (188475)
A SIGNALER UNE AUTRE RÉÉDITION INTÉRESSANTE,
LA PROBLÉMATIQUE DU SUJET AUJOURD'HUI DE ROBERT MISRAHI
St. L. Le monde des livres 13 juin 2002
ISBN:Réédition
ISBN 2-909422-62-3
Auteur:ROBERT MISRAHI
$Prix: 12.00
Situation:Poche
Description:un volume 10,5 x 15,3 cm de 384 pages imprimé sur papier bible
Présentation:Depuis Husserl l’évidence semblait s’être imposée selon laquelle la philosophie est la science du sujet. Pourtant ce terme est trop souvent devenu un concept vide, simple signe codé valant comme référence obligée, comme solution illusoire ou comme critique conventionnelle. Cette déchéance du sujet n’est pas due seulement à l’empirisme pressé des sciences humaines. Contre toute apparence et contre toute prévision c’est dans la philosophie phénoménologique et existentielle elle-même que se trouvent les ignorances et les dénégations les plus flagrantes de ce sujet qu’elle a pourtant contribué d’une façon si somptueuse à mettre en évidence.
On s’efforce ici de suivre cette émergence et cette occultation à travers les philosophies qui, tout en ouvrant la voie à une authentique connaissance du sujet l’ont en même temps méconnu et amputé.
C’est ainsi que les doctrines de Kierkegaard, Husserl, Heidegger, Buber, Bloch, Sartre, Lévinas et Ricoeur font l’objet d’un examen rigoureux, le plus souvent critique. La dénégation est le plus surprenant résultat de cet examen des philosophies qui passent cependant pour être éminemment des doctrines du sujet. Cet examen permet de dire comment se pose aujourd’hui la problématique qui le concerne : pressentiment de son pouvoir constituant, en même temps qu’ignorance du désir et de la liberté qui sont pourtant eux-mêmes constituants de ce pouvoir.
L’auteur n’a pas été conduit à cette enquête par une interrogation intellectualiste sur un concept fondamental, aujourd’hui décrié. Il y a été conduit par l’exigence interne d’une question existentielle antérieure à toute théorie du sujet et qu’il pose en termes éthiques à travers tous ses travaux : la Joie, ce préférable absolu, est-elle réalisable dans un monde fait de violence et de délabrement mais aussi de splendeur et d’amitié ? Seule une conception neuve de l’individu intégral permettrait la construction et la réalisation d’une telle éthique. C’est pour rendre ultérieurement possible une doctrine du sujet qui soit à la fois existentielle et réflexive que l’auteur examine ici, chez ses prédécesseurs immédiats, le sens d’une problématique et les tâches que celle-ci appelle dans une perspective renouvelée.
La problématique du sujet aujourd’hui
Phénoménologie et temporalité
“Während eine Bewegung wahrgenommen wird, findet Moment für Moment ein Als ‘Jetzt’ Erfassen statt, darin konstituiert sich die jetzt aktuelle Phase der Bewegung selbst. Aber diese Jetzt-Auffassung ist gleichsam der Kern zu einem Kometenschweif von Retentionen, auf die früheren Jetztpunkte der Bewegung bezogen.”1
Husserl
En quel sens cependant cette chrono-logie qui doit être maintenant esquissée est-elle “phénoménologique” ? Heidegger, dans le cours du semestre d’hiver 1925-26, précise à ce sujet : “Avec l’adjectif ‘phénoménologique’ ajouté à chronologie, on veut indiquer que ce logos du temps, cette investigation du temps ont une orientation philosophique et n’ont de prime abord rien à voir avec l’ordre de la succession et la science de la fixation des dates”2. “Phénoménologique” a donc ici le sens de “philosophique” par contraste avec le caractère “positif” de la science que l’on nomme “chronologie”. Heidegger est en cela parfaitement d’accord avec Husserl qui a constamment insisté sur le fait que le terme de phénoménologie désigne “une méthode et une attitude de pensée : l’attitude de pensée spécifiquement philosophique et la méthode spécifiquement philosophique” et qui affirme que la philosophie se situe “dans une dimension totalement nouvelle” par rapport à toute connaissance naturelle et donc par rapport à toute science positive3. C’est en effet avec Husserl que le terme de “phénoménologie” devient le nom même de la philosophie, comme celui-ci d’ailleurs le reconnaît explicitement dans ce manifeste de la phénoménologie qu’est la “Postface à mes idées directrices” où est souligné le fait que “la science phénoménologique”, “science d’un nouveau commencement” est en réalité la restitution de “l’idée de philosophie la plus originelle” qui trouve sa première expression cohérente chez Platon et est à la base de la philosophie et de la science européennes4. Car cette idée est celle d’une “science universelle” et d’une “science rigoureuse” qui est à elle-même sa justification dernière et qui ne saurait trouver qu’une réalisation temporaire et relative dans un processus historique qui est lui-même sans fin5. Il reste cependant à expliquer pourquoi le terme de phénoménologie n’est devenu le nom même de la philosophie que dans une phase très récente d’une longue histoire qui est dominée depuis Platon par l’opposition entre l’être et l’apparaître et depuis la Métaphysique d’Aristote par la question de l’être en tant qu’être. Car le terme de phénoménologie apparaît pour la première fois en 1764 dans le Neues Organon de Johann Heinrich Lambert qui la définit comme la science des apparences, mais il faudra ensuite attendre l’année 1806 pour voir ce terme venir occuper le devant de la scène philosophique. Hegel substitue en effet, pendant la publication même, au premier titre prévu pour l’œuvre qu’il est en train d’achever, “Science de l’expérience de la conscience”, celui de “Phénoménologie de l’esprit”. Ce n’est pourtant que près d’un siècle plus tard, en 1901, que la phénoménologie, avec le second tome des Recherches logiques, intitulé “Recherches pour la phénoménologie et la théorie de la connaissance” va définitivement sortir du statut subordonné et du rôle de science propédeutique qui lui a été jusque là assigné, pour devenir chez Husserl le nom “moderne” de la philosophie.
Car la philosophie en tant que mode de pensée autonome6 n’a pu naître que de ce retrait du divin — dont les tragédies de Sophocle sont le témoignage — qui est consécutif à une décomposition du monde politique grec : c’est parce que le microcosme n’est plus l’image du macrocosme que la limite entre le divin et l’humain se fait énigme et que le sens de “être” devient aporétique7. La philosophie se détermine alors, avec Aristote, comme cette “science recherchée” qui sera nommée plus tard, avec Clauberg et Wolff, ontologie8. Il faudra pourtant, comme le souligne vigoureusement Nietzsche dans la Généalogie de la morale, que la philosophie se dépouille du vêtement sacerdotal sous lequel elle s’est dissimulée et cesse de se confondre, dans son mouvement de “transcendance évasive”9 et dans sa promotion de l’idéal ascétique, avec la théologie, pour qu’elle devienne véritablement elle-même, ce qui implique l’accès à la véritable liberté de la volonté10. C’est ce qui advient déjà, quoiqu’en dise Nietzsche, avec Kant, lequel tourne le dos à la solution traditionnelle qui consiste à faire participer l’homme à l’entendement divin : avec lui la philosophie doit se faire athée11, c’est-à-dire partir de l’intuitus derivativus de l’être fini, ce qui implique que la science du phénoménal, la phénoménologie dont parlait Lambert, n’est plus une simple propédeutique négative à la métaphysique mais un moment essentiel de l’élaboration de celle-ci. Ce qu’il s’agit en effet de constituer en 1781 c’est une ontologie de la chose comme phénomène, puisque la connaissance du phénoménal n’est plus celle d’une apparence, mais de la chose telle qu’elle est pour une intuition non créatrice par opposition à la chose en soi qui est le corrélat d’un intuitus originarius. La phénoménologie ne va cependant devenir le titre effectif d’une philosophie qui a échangé son nom trop modeste pour celui de science qu’avec Hegel, qui pense l’apparaître comme un trait de l’être lui-même. Il n’en demeure pas moins que là aussi la phénoménologie ne constitue au mieux qu’une première partie de la science, celle du savoir apparaissant dans lequel persiste l’opposition de l’être et de l’apparaître, alors que la métaphysique proprement dite, la “Science de la Logique”, n’est possible que du point de vue du savoir absolu, de l’identité de l’objet et du sujet, de la pensée et du pensé, de l’apparaître et de l’être. Il faudra, pour que la phénoménologie devienne le nom positif, et non pas seulement négatif de la philosophie, que Husserl rompe aussi bien avec la nouménologie kantienne qu’avec la science de l’absolu hégélienne. La conscience phénoménologique ne peut plus en effet être pensée comme la conscience représentative d’un en soi qui lui préexisterait, mais comme conscience constituant le sens de tout être pour nous — et il n’y a pas d’autre être que l’être pour nous. Husserl refuse ainsi la distinction kantienne de deux modes d’intuition, non pas pour se placer du point de vue de Dieu, à la manière hégélienne, mais au contraire pour généraliser l’intuitus derivativus12 et l’attribuer à Dieu lui-même, seule manière de ne pas poser un être derrière le phénomène. Il n’y a en effet pour Husserl d’être qu’interprété et c’est par là qu’il rejoint indubitablement Nietzsche dans sa critique de l’en soi13.
*
La phénoménologie husserlienne a cependant, depuis la découverte de la réduction phénoménologique14, une figure transcendantale et le sens déclaré d’un idéalisme15. Mais, outre que l’idéalisme ne doit pas être confondu avec cette théorie de la dualité des mondes, dont Nietzsche nous conte dans le Crépuscule des idoles la genèse et le déclin, théorie que les philosophes évoqués au cours de cette “histoire d’une erreur” ont tous fortement critiquée16, il faudrait souligner le caractère tout à fait particulier de l’idéalisme phénoménologique qui est, comme le souligne Husserl, un idéalisme transcendantal en un sens fondamentalement nouveau, puisque, se confondant avec l’explicitation de l’ego, il peut faire l’économie du concept-limite de chose en soi.
Jamais en effet l’aspiration à l’idéal n’a pris plus décisivement la forme d’un vrai positivisme17 que dans la pensée de Husserl, qui, dans un mouvement explicitement anticopernicien18, veut fonder l’idéal sur le réel et le catégorial sur le sensible, donnant ainsi raison à l’affirmation d’Héraclite selon laquelle “le chemin qui monte et celui qui descend sont un et le même”19. Car cet acte fondé qu’est l’intuition catégoriale exige que réceptivité et spontanéité ne puissent plus être opposées l’une à l’autre, mais qu’elles soient dans un rapport de conditionnement et d’implication réciproques, puisqu’il faut à la fois qu’une intuition sensible fonde l’élan catégorial, mais aussi que cette réceptivité première se voit en quelque sorte “neutralisée” par la spontanéité de l’idée, qui, de son côté, rend possible la perception sensible elle-même. En effet les actes catégoriaux en tant qu’actes fondés ne font que révéler de façon nouvelle ce qui a déjà été donné au niveau de la “simple” perception, qu’ils soient des actes de synthèse qui explicitent le donné sensible selon ses moments catégoriaux et permettent ainsi de l’exprimer en des énoncés, ou des actes d’idéation qui constituent sur la base de la perception sensible de nouvelles objectivités idéales. Car s’il est vrai que dans le cas de l’idéation, la perception singulière qui sert de fondement à l’intuition éidétique ne constitue pas la teneur de l’idée, alors que dans l’acte de synthèse, elle se trouve reprise comme contenu de la nouvelle objectivité idéale, il n’en demeure pas moins que l’acte catégorial d’idéation a lui aussi besoin de se fonder tout en la neutralisant dans une perception singulière20. Heidegger, dans l’interprétation qu’il donne dans son cours du semestre d’été 1925 des découvertes fondamentales de la phénoménologie, au rang desquelles il compte, à côté de l’intentionnalité et du sens originel de l’a priori, l’intuition catégoriale, met l’accent sur la thèse de la fondation du catégorial sur le sensible et voit en elle une nouvelle formulation de la proposition aristotélicienne du Perˆ YucÁ$21 selon laquelle “l’âme ne pense jamais sans image”22, l’image tenant lieu de sensation, comme Husserl lui-même l’a explicitement reconnu23. Ce rapprochement, qui n’est certes pas totalement arbitraire, de Husserl et d’Aristote a pour but de faire apparaître l’absurdité d’un intellect pensé comme indépendant de la sensibilité au sens large, c’est-à-dire d’un donné qui se montre dans sa présence perceptive ou dans sa représence imaginative et vise à discréditer “la vieille mythologie”24 d’un intellect pur et d’une forme indépendante de la matière, laquelle est à l’origine du caractère “formel” attribué à la logique et qui a, depuis Boèce, suscité la querelle des Universaux et donné naissance au nominalisme. Husserl, avec la découverte de l’intuition catégoriale, qui n’est elle-même possible que sur le fondement de celle de l’intentionnalité, a réouvert la voie à l’ontologie et a donné à celle-ci sa méthode scientifique, celle d’une recherche qui demeure à l’intérieur de la phénoménalité elle-même, car “il n’y a pas d’ontologie à côté de la phénoménologie, mais l’ontologie scientifique n’est rien d’autre que la phénoménologie”25.
On peut donc dire de l’idéalisme husserlien ce qu’on peut déjà affirmer de l’idéalisme kantien : à savoir qu’il consiste à réouvrir au sein du sensible lui-même la différence ouverte depuis la naissance de la philosophie entre le sensible et l’intelligible26. Dans les deux cas en effet ontologie et phénoménologie ne font plus qu’un, avec cette différence cependant qu’avec la notion peu kantienne d’intuition catégoriale, Husserl va être amené à remettre radicalement en question le schéma sur lequel la Critique de la raison pure est encore construite, celui d’une opposition de la forme et de la matière, et à critiquer dès ses Leçons de 1905 pour une
phénoménologie de la conscience intime du temps la distinction entre appréhension et contenus qui forme encore la matrice théorique des Recherches logiques, s’engageant ainsi, peut-être avec quelque impudeur, dans les profondeurs de la hylè, pour y arracher le secret de cet “art caché” que Kant y avait reconnu sous le nom de “schématisme transcendantal”. Il n’en demeure pas moins que la volonté husserlienne – semblable au souci kantien de donner à la colombe platonicienne, pour orienter et favoriser son vol, ce point d’appui (Widerhalt) qu’est le sensible27 – de ne pas laisser l’idéalité planer dans le vide le conduira à considérer que toutes les idéalités, les “libres”, comme les “enchaînées” au monde sensible et à la spatio-temporalité, sont finalement “mondaines, de par leur surgissement historique et territorial, de par leur ‘être-découvert’”28, et que leur atemporalité est en réalité une omnitemporalité, c’est-à-dire un mode de la temporalité29.
L’idéalisme phénoménologique n’est donc pas une prise de parti philosophique30, mais il constitue en quelque sorte le régime même du mode de pensée phénoménologique en tant que celui-ci renoue avec l’exigence philosophique d’une pensée qui ne renonce pas à rendre compte de sa propre genèse. C’est peut-être déjà en ce sens que Schelling avait osé déclarer en 1797 que “toute philosophie est et reste idéalisme”31. C’est indubitablement ce que veut dire Heidegger en 1927 lorsqu’il reconnaît à l’idéalisme, à condition de ne pas le comprendre comme un idéalisme “psychologique”, une “primauté de principe” sur le réalisme et qu’il déclare : “Si le terme idéalisme veut dire la compréhension du fait que l’être n’est jamais explicable par l’étant, mais est chaque fois déjà pour tout étant le ‘transcendantal’, alors c’est dans l’idéalisme que réside l’unique possibilité correcte de problématique philosophique”32. Sans doute Heidegger a-t-il plutôt vu à l’œuvre, dans le transcendantalisme du “tournant” husserlien de 1907, un autre sens de l’idéalisme qu’il juge “non moins naïf du point de vue méthodologique que le réalisme le plus grossier”, celui d’une “reconduction de tout étant à un sujet ou à une conscience qui ne se distinguent que par le fait qu’ils demeurent indéterminés dans leur être et peuvent tout au plus être négativement caractérisés comme ‘non chosiques’”33 ; il n’en demeure pas moins qu’il reconnaît à cette époque que la pensée ‘transcendantale’ de la différence ontologique34 fonde le régime “idéaliste” du philosopher authentique. Or on ne peut d’emblée refuser à Husserl l’accès à ce transcendantalisme “authentique”, puisque par la méthode de la réduction, que Heidegger lui-même n’hésitera pas à reprendre, en la complétant il est vrai par la “destruction” et la “construction”35, il a établi la distinction entre la présence donnée (le caractère de Vorhandenheit) des choses expérimentées dans l’attitude naturelle36 et la pure phénoménalité du monde qui ne se révèle que dans l’attitude phénoménologique. Il devient clair ici que la phénoménologie ne se confond nullement avec un pur et simple phénoménisme et qu’elle n’est possible que comme “science transcendantale” impliquant le “dépassement” du donné immédiat et la distinction entre celui-ci et le phénomène-de-la-phénoménologie. C’est uniquement à partir de là qu’on peut affirmer à la fois que les phénomènes “sont eux-mêmes la doctrine”37 et que pourtant “de prime abord et le plus souvent”, ils “ne sont pas donnés”38.
Il n’y a donc pas, comme Husserl l’affirme, de phénoménologie possible sans réduction, ce qui implique, comme Heidegger le reconnaît à son tour, que “c’est précisément parce que les phénomènes, de prime abord et le plus souvent, ne sont pas donnés qu’il est besoin d’une phénoménologie”39. Comme le déclarait Husserl dans ce premier exposé de la réduction transcendantale qu’est L’idée de la phénoménologie, “la tâche de la phénoménologie, ou plutôt le champ de ses tâches et de ses recherches, n’est pas une chose si triviale, comme si l’on n’avait qu’à simplement voir, qu’à simplement ouvrir les yeux”40, car “cela n’a proprement aucun sens de parler de choses qui sont tout simplement là et n’ont précisément besoin que d’être vues”41. La tâche de la phénoménologie telle que la comprend Husserl consiste à montrer comment les choses se présentent (darstellen) ou se “constituent” dans une conscience qui n’est plus posée comme le réceptacle de leurs images42, mais ce Konstituieren n’a lui-même nullement le sens d’un faire ou d’un créer, mais uniquement, comme le souligne Heidegger, celui d’un “faire-voir l’étant dans son objectivité”43. Ce à quoi permet d’assister la phénoménologie “constituante”, c’est à la naissance du vis-à-vis de la conscience, et c’est pourquoi elle est par elle-même déjà toujours une phénoménologie “génétique”. Il n’y a et il ne peut y avoir phénoménologie en effet que là où, loin d’installer entre le “sujet” et l’“objet”, la “res cogitans” et la “res extensa”, un gouffre que seule la véracité divine parvient à combler, c’est plutôt l’“étonnante” et “essentielle corrélation entre l’apparaître et l’apparaissant”44 qui est amenée à la vue. Car ce qu’il s’agit de faire voir, c’est l’unité indéchirable du phainomenon, dont est ainsi révélé le double sens à la fois “subjectif” et “objectif” et qui, comme la phusis englobante dont parle Héraclite, “aime à se cacher” dans cet oubli de soi qu’est, pour le sujet transcendantal husserlien comme pour le Dasein heideggérien, l’“attitude naturelle” qui le conduit à poser la pré-sence des choses et à se comprendre lui-même “inauthentiquement” sur leur modèle45.
*
Françoise Dastur donne une seconde édition, « revue et corrigée », de l'ouvrage issu de sa thèse, Die le temps : esquisse d'une chrono-logie phénoménologique, dont la première édition avait paru en 1994.
« Dire le temps » : vieille question (saint Augustin demeure une indispensable référence) n'ayant pas fini d'alimenter des débats. Chez les philosophes le discours sur le temps ne saurait consister en une étude de la chronologie ni en une science de la fixation des dates. S'agit-il alors de dire l'« être » du temps, un « être » temporel ? Mais est-ce possible depuis que, avec Aristote, le sens de « être » est devenu aporétique ? F. Dastur, spécialiste de la mort et du temps, s'appuie sur le premier Heidegger, celui de Être et Temps (profitant de l'occasion pour corriger quelques « fautes » théoriques de traduction, notamment à propos du mot « Sprache », « parole », qu'elle attribue à François Fédier, le très officiel traducteur de Heidegger). Elle propose ainsi d'élaborer une nouvelle logique qui parvienne à réinsérer dans ses énoncés le moment temporel, estimant qu'il a été banni dans la constitution de la pensée moderne. Elle se réclame aussi de la philosophie du langage de Humboldt (1835), l'un des premiers à avoir conçu le caractère essentiellement transitoire de la langue. Le sens du rapprochement de ces deux sources de pensée est clair : il s'agit de contribuer à une « logicisation » du temps (de ce qui passe), en évitant si possible le « piège » dans lequel les Lumières seraient tombées et qui a consisté à « détemporaliser » la ratio latine, devenue alors la raison moderne.
L'ouvrage est accompagné d'un appendice (probablement une thèse d'habilitation, au vu de son contenu et de sa forme) plus explicite encore. La question de départ : peut-on dire l'éclair de la présence ? débouche finalement sur la poésie, ce qui est bien la réponse heideggerienne à ce type d'interrogation. Ainsi cet appendice interrogeant simultanément la temporalité et le langage résume-t-il toute la perspective de l'auteur. Celle-ci n'acquerra tout son sens que pour les lecteurs familiers des modes de pensée et d'expression de la phénoménologie.
BCLF (188474)
FRANÇOISE DASTUR
DIRE LE TEMPS,
ESQUISSE D’UNE CHRONO-LOGIE PHÉNOMÉNOLOGIQUE,
[...] F. Dastur, qui est connue pour ses beaux travaux sur Heidegger et Hölderlin, nous offre aujourd’hui cet essai sur la possibilité d’une chronologie phénoménologique, c’est-à-dire sur la capacité de la phénoménologie à dire le temps. [...]
Livre dense, clair et médité, cet ouvrage est parfaitement réussi.
(Pierre Trotignon, Revue philosophique 12/96)
Bonne nouvelle que cette réédition dans une collection élégante d'un ouvrage épuisé de la philosophe Françoise Dastur. Cette spécialiste de la phénoménologie et de la pensée heideggerienne s'interroge sur la nature du rapport entre le langage et la temporalité de l'être. Peut-on exprimer la « spontanéité originaire » de la présence ? Comment formuler ce qui unit de manière ambivalente le monde et la pensée ? L'auteur convoque, tour à tour, Heidegger et sa pensée de l'événement, Husserl, le précurseur, et sa réflexion sur la continuité comme « flux héraclitéen », la pensée poétique d'Hölderlin pour lequel « le devenir est dans le périr », Humboldt, penseur pionnier du statut du langage comme lieu authentique de la médiation entre l'esprit et la chose. Un travail dense et érudit qui éclaire avec intelligence, me question difficile tout en n'échappant pas, en dépit des efforts consentis par l'auteur, à une certaine austérité pouvant décourager les non-spécialistes
St. L. (Le monde des livres 13 juin 2002)
ISBN:Réédition
ISBN 2-909422-61-5
Auteur:FRANÇOISE DASTUR
Complément de titre:esquisse d’une chrono-logie phénoménologique,
$Prix: 11.00
Situation:Poche
Description:un volume 10,5 x 15,3 cm de 256 pages imprimé sur papier bible
Présentation:PEUT-ON DIRE l’éclair de la présence ? Et ne faut-il pas d’emblée reconnaître que seule la poésie peut parvenir à exprimer la mouvance du réel, alors que cette “grammaire métaphysique” qu’est la philosophie consiste, comme l’a bien montré Nietzsche, à doubler l’événement du devenir d’un arrière-monde peuplé de substrats et d’entités imaginaires ?
Ne peut-on pourtant pas voir dans la philosophie, comme nous y invite Heidegger, mais d’une certaine façon aussi déjà Husserl, moins la science de la présence déjà accomplie d’un être-substrat que la venue au langage d’un être au sens verbal qui se confond avec l’avènement même du temps et ne renvoie à aucun autre règne qu’à celui de la phénoménalité ?
En reprenant à Heidegger l’idée d’une “chrono-logie phénoménologique”, on s’est donné pour tâche de reposer ici la question de la possibilité d’une langue et d’une logique phénoménologiques qui soient accordées à la temporalité de l’être. Alors que la philosophie, au lieu de s’installer dans le devenir, entreprend de le reconstruire anachroniquement en partant de son résultat, une telle chrono-logie exige au contraire le saut dans l’événement de la présence. Mais, parce qu’elle se déploie au sein même de la finitude de l’existence, cette “logique” de la temporalité ne peut qu’être esquissée de manière inchoative. C’est alors en faisant appel aussi bien à la philosophie du langage de Humboldt qu’à la pensée poétique de Hölderlin qu’on a tenté de mettre en lumière la structure éminemment dialectique de la parole et le lien essentiel qu’elle entretient avec la mortalité.
Dire le temps,
Boire la nuit
jusqu’à la lie
Avant que pousse l’arbre du jour
Boire la nuit
jusqu’aux racines
Racines de nuit
racines de suie
Broyant la chair
grignotant l’os
Crevant d’amour
jusqu’à l’oubli
Avant qu’éclosent les fleurs du jour
Boire la nuit
jusqu’à la lie
Sol initial
où tout se lie
Où germe est terme
et terme germe
Abîme est cime
et cime abîme
Avant que tombent les feuilles du jour
*
Trait
Par trait
Pli sur pli
Espace éclos
Vide médian
Souffles primordiaux
Au creux de la main
Alors que se déplie
L'éventail des désirs
Tendre nuit qu'un lys déchire
Jailli de la mousse un cerf !
Ô jet de lait ô flux de sang
Quel aigle au feu diurne arraché
Chute d'une plume à flanc d'abîme…
S'ouvre la vallée d'onde en onde
Défaits refaits les plis du cœur
Du tréfonds monte l'écho
Né de l'ombre d'un cyprès
Aux purs gestes d'amour
Signant l'unique été
Non point pétrifié
Non plus putréfié
Mais périclite
A l'infini
Pli sur pli
Trait par
Trait
Ce recueil est composé de Un jour les pierres et L'arbre en nous a parlé. Il est issu de la pensée chinoise et de la tradition poétique française (clin d'oeil à Mallarmé). S'allient et se fusionnent terre et ciel, racines et nues, abîme et cime, clarté et obscurité, peine et joie. François Cheng est à l'écoute de la nature et de l'homme dans une parole qui fait signe vers l'origine, une voix qui vient d'en deçà et nous porte au-delà. Une poésie du surgissement et du recommencement.
Un chant envoûtant et vivifiant dans un livre écrin dont la couverture a la couleur et la douceur du lait. Le papier finement strié est un plaisir au toucher et à la vue. Ce livre a reçu le Prix Roger Caillois.
O. B. (InterCDI 182 Mars avril 2003)
Ce recueil est composé de Un jour les pierres et L'arbre en nous a parlé. Il est issu de la pensée chinoise et de la tradition poétique française (clin d'oeil à Mallarmé). S'allient et se fusionnent terre et ciel, racines et nues, abîme et cime, clarté et obscurité, peine et joie. François Cheng est à l'écoute de la nature et de l'homme dans une parole qui fait signe vers l'origine, une voix qui vient d'en deçà et nous porte au-delà. Une poésie du surgissement et du recommencement.
Un chant envoûtant et vivifiant dans un livre écrin dont la couverture a la couleur et la douceur du lait. Le papier finement strié est un plaisir au toucher et à la vue. Ce livre a reçu le Prix Roger Caillois.
Ce recueil est composé de Un jour les pierres et L'arbre en nous a parlé. Il est issu de la pensée chinoise et de la tradition poétique française (clin d'oeil à Mallarmé). S'allient et se fusionnent terre et ciel, racines et nues, abîme et cime, clarté et obscurité, peine et joie. François Cheng est à l'écoute de la nature et de l'homme dans une parole qui fait signe vers l'origine, une voix qui vient d'en deçà et nous porte au-delà. Une poésie du surgissement et du recommencement.
Un chant envoûtant et vivifiant dans un livre écrin dont la couverture a la couleur et la douceur du lait. Le papier finement strié est un plaisir au toucher et à la vue. Ce livre a reçu le Prix Roger Caillois.
DOUBLE CHANT
François CHENG
DE
L’ACADÉMIE FRANÇAISE
Connu comme calligraphe (deux calligraphies ornent ce Livre), romancier, et pour ses remarquables travaux sur la peinture et la poésie chinoises, François Cheng a d'autre part publié plusieurs plaquettes de vers. Ce volume élégant, sans pagination, reprend en fait les versions notablement augmentées de Un jour les pierres et de L'arbre en nous a parlé. Il est bon de les lire ou relire sans omettre que la poésie, aussi bien que l'art Pictural de la Chine se réfèrent à une autre logique. Car si François Cheng est devenu par choix (et par La force des choses) un écrivain français, ce qu'il écrit met en scène dans notre langue une pensée différente. La référence éthique, pour ne pas se laisser à dire abusivement La philosophie, recourt à la dualité qui fonde Les croyances orientales, soit, pour aller vite, les oppositions complémentaires et fondamentales. François Cheng traduit son approche personnelle avec simplicité, en accordant à chaque substantif son double poids symbolique et relatif dans un discours mené comme un contre-chant – tout s'oppose et tout s'ajoute, « L'heure muette cherchant ses mots ».
Ce livre a obtenu le prix Roger-Caillois.
CMC (janvier 2001, ADPF)
LE CIEL, LE VENT ET LES GALETS
Les oiseaux graciles, les arbustes en fleurs, le ciel, le vent et les galets… Ce sont des poèmes de plénitude, attachés aux choses humbles (signes muets de l'harmonie universelle), sur quoi rebondit notre perpétuel questionnement :
« Nommer chaque chose à part
est le commencement de tout
Mais dire ce qui surgit d'entre elles
à jamais imprévu, insaisi –
C'est
chaque fois
re-commencer le monde ».
En 1998, année où il obtint le prix Femina, l'écrivain franco-chinois François CHENG publiait chez Encre Marine un livre de poèmes d'un absolu dépouillement : Double chant. C'est ce recueil que, dans une version revue et augmentée, l'éditeur rhônalpin réédite aujourd'hui au sein de sa nouvelle collection de poche.
« Avoir tout dit
et ne plus rien dire
Accéder enfin au chant
parle pur silence » :
attentive, fulgurante, cette poésie parvient à fondre les bruissements de l'infime avec les murmures de l'immensité.
Jean-Louis Roux (Affiches du Dauphiné avril 2002)
[...] "Voué à l’espace de la calligraphie et de la peinture chinoise, François Cheng développe également une œuvre de poète qui le révèle tel qu’en lui-même, discret, pudique, attentif aux mouvements des êtres et du temps. [...] Avec Saisons à vie, il invite au partage d’un livre qui délivre, qui trouve dans la scansion de l’année les quatre sources de son chant. Ce sont des instants fragiles, des envols à peine notés, des méditations légères."
(André Velter, Le Monde des livres 28/1/1994)
ISBN:ISBN 2-909422-59-3
Auteur:FRANÇOIS CHENG
Complément de titre:un jour les pierres , l'arbre en nous a parlé
PRIX ROGER CAILLOIS
$Prix: 10.00
Complément d~~auteur:de l’Académie française
Situation:épuisé
Description:un volume 10,5 x 15,3 cm de 144 pages imprimé sur papier Vergé Acquarello
Présentation:VOICI UNE RÉÉDITION de Double Chant, composée de “Un jour les pierres” et de “L’arbre en nous a parlé”, augmentée de vingt sept poèmes et de deux calligraphies au pinceau rythmant le texte.
Entre la pierre et l’arbre, entre la source et la flamme, entre les éléments et l’homme se tisse un dialogue tel que – pour reprendre le mot d’A. Marchand “J’ai senti certains jours que c’étaient les arbres qui me regardaient” –, le lecteur n’est plus seulement regard extérieur en quête de sens, il est immergé au sein de la Nature, cette Physis grecque – réservoir inépuisable du mystère de la Création, et donc du nôtre – qui le fait alors “sens” dans la polysémie du mot.
Tout est déjà là, donné dès l’origine. Se mettre à l’écoute du dévoilement, au travers de la révélation du verbe, n’est-ce pas alors découvrir une nouvelle possibilité de vivre, quand la vie nous est donnée, ici, comme ouverture ?
La parole de François Cheng – double, là aussi, symbiose de deux grandes traditions du chant –, tout en prenant en charge les dimensions tragiques de notre destin, est un appel qui est rappel de l’immémoriale alliance terre-ciel. À l’homme en déshérence, voici offerts de nouveaux amers, pourtant si anciens.
Il suffit peut-être d’un peu de sympathie, ou de nescience pour entendre cette parole qui fait signe vers l’origine, cette voix qui vient d’en deçà et nous porte au delà.
Édition revue et augmentée
AUDI - BLOCH - DE BURE - CHARCOSSET - CHENG - CONCHE - DAGOGNET - DAMIEN - DASTUR - DEPRAZ - DIENY - ESCOUBAS - GARELLI -
GAUDIN - GOURINAT - MALDINEY - MAURICE - MISRAHI -
MONTSERRAT-CALS - MUNIER - PARROCHIA - ROMEYER-DHERBEY - ROSHI - SALEM -
SOLESMES - VACHER
précédé de
VIOLETTE MAURICE
N.N (NACHT UND NEBEL)
Préface de Marcel Conche
ENCRES DE MICHEL DENIS
ISBN : 2-909422-55-0 / px : 15 euros
un volume relié 11 x16 cm de 256 pages, imprimé sur Papier Ingres d’Arches MBM 105g
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AU PAYS DES ENFANTS SAGES
Les petits enfants du “Revier” avec leurs gestes d’enfants sages, d’enfants silencieux, d’enfants précocement soucieux, d’enfants vieux ! Oh ! le plaisir d’avoir un lit à soi avec des draps blancs et de ne plus grelotter à l’appel du matin ! Oh ! la tristesse d’être privé de sa mère et de rester étendu toute la journée parmi ces grosses infirmières allemandes et polonaises qui vous donnent chaque soir, d’un air revêche, une pastille d’aspirine...
Le petit André a six ans, il en paraît à peine trois. C’est jeune pour être déjà dans un camp de concentration ! Il a attrapé froid l’autre dimanche pendant la pose et voilà qu’il ne cesse de tousser. La doctoresse l’a ausculté, a dit quelque chose en allemand, et l’a mis en observation au block des tuberculeux.
Le petit André ne se souvient pas d’avoir connu autre chose que les grands blocks sales où l’on vit les uns sur les autres dans des lits qui ressemblent à des niches de chiens ; il ne se souvient pas d’avoir joué ailleurs que près des murs électrifiés avec la pancarte “Danger de Mort” d’où il est défendu de s’approcher. Il n’a jamais eu en main des jouets d’enfants libres ; il n’a jamais goûté aux friandises des pâtissiers. Papa pourtant était riche ; seulement il n’était pas comme les autres, il était Juif : c’est pourquoi on les a amenés ici, maman et lui ; il était si petit qu’il ne se rappelle pas ; maman, elle, se rappelle ; elle parle toujours de rentrer en France : La France ! C’est un pays où ils ont une maison à eux, une maison avec un jardin rempli, au printemps, de fleurs jaunes que l’on nomme des jonquilles.
Le petit André couche donc à présent dans un lit au “Revier”. A la longue, il prend son nouveau domicile en horreur ; s’il est sage, maman viendra le voir en cachette derrière la vitre une fois par semaine ; malheureusement il n’est pas sage : il lui arrive de faire du bruit à l’heure du silence. Les distractions n’abondent pas ; il y a en face de lui un petit garçon du même âge, mais ils ne parlent pas la même langue et se contentent de se faire des grimaces. Il est seul, tout seul ; maman l’oublie et ne viendra jamais. Il pleure avec des gémissements d’enfant souffreteux... L’infirmière polonaise le frappe et le traite de bébé ; elle dit de lui à une malade qui s’apitoie, celle qui lui a appris la veille à faire des cocottes en papier : “Celui-ci, c’est visible, c’est un enfant gâté !”
Oh ! les enfants malades du “Revier”, oh ! les enfants qui n’ont même plus le droit de s’amuser, de rire, d’être des enfants, ces pauvres petites choses sans couleur et sans gaieté que les infirmières appellent pourtant, dans les camps de concentration : “Des enfants gâtés” !
ÉCRIRE, RÉSISTER,
PRÉCÉDÉ DE
VIOLETTE MAURICE, N. N.-, NACHT UND NEBEL,
ENCRES DE MICHELDENIS,
"... Le récit de Violette Maurice a la même structure que les textes de Primo Levi : de brefs chapitres, comme de furtives, mais précises visions de cauchemar, exposées sereinement sans inutile lyrisme. Il date de 1946..."
(R. de Ceccatty, Le Monde des livres 17/1/1992)
"A la lecture de ce livre s’impose cette évidence, souvent mal appréhendée : aux miraculés de l’horreur, il ne reste rien, pas même la chance ou l’échappatoire de l’oubli."
(Le Progrès 10/11/1991)
Les éditions Encre Marine, pour célébrer leurs dix ans d'existence, ont invité vingt-six auteurs, en majorité des philosophes, à réfléchir sur les relations possibles entre écrire et résister. On m'autorisera sans doute à n'en mentionner ici que quelques uns. Écrire traduit une capacité à retenir l'avènement du mot, résistance que le philosophe redouble en suspendant son jugement (Natalie Depraz). En écrivant, on se confronte à cette résistance absolue constituée par l'essence du vrai et du bien (Gilbert Romeyer-Dherbey). Les Occidentaux associent étymologiquement résister à demeurer debout (Françoise Dastur), pouvoir d'inertie, étrange capacité d'immobilité que certains Orientaux, dans la tradition de Dôgen, fondateur du Zen japonais, retrouvent dans une résistance, en station assise et les mains vides (Charles Vacher). L'essentiel réside dans l'acte d'être soi (Eliane Escoubas), tout en étant, d'ailleurs, souvent à contre-courant (Eido Shimano Roshi). En outre, il est question de résistance à l'intolérance et à la torture. Spinoza placarde son Utimi barbarorum sur les murs de La Haye après l'assassinat des frères de Witt, amis de la liberté (Daniel Parrochia). Henri Alleg a su garder son « air insolent », face aux tortionnaires à Alger, selon l'hommage rendu par son fils Jean Salem. Enfin, Violette Maurice rappelle quel fut le combat des résistantes contre le régime nazi. Elle critique une société actuelle, dominée par les spéculateurs, tout en saluant des nouvelles résistances contre l’exclusion, le racisme et l'injustice.
En 1946, elle avait publié n.n., initiales de Nacht und Nebel, nuit et brouillard, texte déjà réédité par Encre marine, en 1991 et 1995. Violette Maurice a vécu deux ans d'exil, en tant que prisonnière politique, dans le camp de concentration de Ravensbrück, puis de Mauthausen. Même impression après lecture et relecture : son témoignage touche par sa sobriété, sa véracité et son caractère déchirant. parfois insoutenable et néanmoins profondément humain, avec les interminables appels du matin dans la nuit et le froid, les affres de la faim, les ruses pour survivre en économisant le reste de son énergie, le sadisme des surveillants. Modestement, elle qualifie son témoignage de « brochure » en geste d'amitié pour ses camarades résistantes dont beaucoup ont péri dans les camps.
Marcel Conche, dans la préface qu'il a consacré à n.n., note que ces prisonnières ont su rester « dignes, au sein de l'inhumain. Car elles ont la pitié, l'indignation, l'affection et les sentiments de la solidarité humaine que les bourreaux n'ont pas ». Il montre toute l'actualité du récit de Violette Maurice et pourquoi la jeunesse d'aujourd’hui pourrait en bénéficier, car « seule une conscience historique peut-être le fondement de l'esprit de responsabilité ». Conche soutient aussi l'idée d'un progrès moral, ayant succédé à ce sommet de l'horreur que fut la deuxième guerre mondiale : les hommes ne sont peut-être pas « devenues meilleurs, mais leurs propres institutions les forcent à être moins mauvais ». Dans une certaine mesure, je le suivrai sur ce terrain. Pour preuve, que l'on veuille bien examiner la réponse donnée à certains crimes contre l'humanité ces dernières années. Au Rwanda un génocide a été perpétré ; en ex-Yougoslavie, des atrocités, des actes ignoblement cruels ont été commis, des camps de concentration sont réapparus ; dans les deux cas, des tribunaux internationaux jugent les criminels, effort et vigilance sans cesse à maintenir.
Finalement, si la lecture de n.n. confère une stimulante leçon de courage et d'espoir dans l'humanité, les réflexions réunies sur la liaison entre l'écriture et la résistance procurent un sentiment de liberté et de justice.
Jean-Philippe Catonné (Raison présente et Revue philosophique)
Il y a dix ans, un nouvel éditeur rhônalpin publiait son premier livre, sous un titre énigmatique : N. n. ; mais le lecteur comprit vite, hélas, de quoi ces deux lettres étaient les initiales : nacht und nebel, « nuit et brouillard ». Fêtant aujourd'hui son dixième anniversaire, cet éditeur – Encre Marine – republie ce texte douloureux, mais fondateur, où Violette MAURICE confie ses souvenirs de déportée à Ravensbrück et Mauthausen. Usant d'un ton d'évidence et de simplicité qui rend son récit plus pathétique encore, elle évoque la « faim avilissant