[avec l'aimable autorisation de Michel Onfray]

LA CHRONIQUE MENSUELLE DE MICHEL ONFRAY - N°63 - AOÛT 2010

LA VISITE AU GRAND ÉCRIVAIN
J'ai aimé, il y a peu, sacrifier au rite de la visite au grand écrivain en visitant Robert Misrahi dans sa maison du bord de Seine près de Rouen. J'y ai retrouvé, dès l’entrée dans la petite allée qui conduit à son domicile, le souvenir de pages consacrées à « la demeure de l’ici » dans le premier volume de son grand Traité du bonheur : Construction d’un château. Ce Traité se constitue de trois volumes qui sont, outre le premier, Éthique, politique et bonheur et Les actes de la joie. L’ensemble prend place dans une œuvre complète forte de presque une trentaine de livres, tous consacrés à définir une éthique post-chrétienne que, pour aller vite, on pourrait dire spinoziste.
Car Robert Misrahi, s’il est spécialiste incontesté de Spinoza auquel il a consacré nombre d’ouvrages clairs et judicieux, ne se contente pas de l’abord du professeur qu’il fut pendant trente années à Panthéon/Sorbonne, il franchit l’abîme qui sépare l’enseignant du philosophe en se demandant ce que peut signifier être spinoziste aujourd’hui. Autrement dit, il répond à la question : comment peut-on s’y prendre pour construire de la joie ?
Cet ami de Sartre, qui finança ses études, ne fut jamais dévot du sartrisme. Le jeune lecteur passionné de L’être et le néant a attendu en vain l’éthique annoncée par Sartre à la fin de son opus majeur. Puis il a proposé la sienne : une philosophie de la joie, très antinomique à la pensée de la nausée… Si l’existentialisme n’a pas de morale, Robert Misrahi, en philosophe existentiel, en construit une à l’aide de Spinoza – un rare modèle avoué par Sartre dans sa jeunesse…
J’aime cet homme droit qui n’a jamais faibli intellectuellement et a traversé le siècle – il est né en 1926- sans jamais souscrire aux délires qui, si souvent, enivrent la corporation philosophique : on ne le trouve jamais à genoux devant Marx et ses enfants bolcheviques ; il ne s’est jamais prosterné devant Freud et les siens ; il ne fut pas sectaire lacanien ; il n’a pas à se défaire non plus d’un passé trotskyste, maoïste ou communiste ; il n’ a jamais écrit une seule ligne pour défendre l’URSS, la Révolution culturelle chinoise ou Pol Pot ; il a traversé la mode structuraliste en gardant la tête froide ; il n’a jamais cru, comme tant d’autres, que pour paraître profond il suffise de multiplier les néologismes ou de tartiner des obscurités ; il n’a pas succombé à la phénoménologie heideggérienne sous prétexte qu’elle aurait été un sommet de la pensée occidentale…
Disons-le tout net : comme ce penseur libre n’a jamais été l’homme d’une secte philosophante ou d’une tribu parisienne, on ne lui a jamais organisé de visibilité intellectuelle, dès lors, son œuvre, majeure dans le siècle, n’est pas connue comme elle devrait.
Dans une très belle langue sans néologismes ni obscurités cet élève de Bachelard, Merleau-Ponty et Jankélévitch, ose parler de bonheur en dehors de toute moraline. Pas de vertus prêchées, mais l’invitation à une tension éthique. Cet homme ne craint pas d’entretenir en philosophe de la relation au cosmos, de la splendeur érotique, de la douceur, de la jouissance du monde, de la joie musicale, du plaisir d’agir, de la jubilation du voyage, de la conversion philosophique, de la méditation des poètes et autres sujets intempestifs. Voici un philosophe capital.


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